Qu’est-ce qui caractérise un manga ?

Si vous vous souvenez bien, j’avais déjà intitulé un article Qu’est-ce qu’un manga ? dans le cadre de ma série « le manga pour les nuls« . Malheureusement, je me rends compte après coup que j’avais plus évoqué l’histoire du média que ses caractéristiques, ne répondant de fait pas à ma question première. Une erreur que je vais rectifier de suite.

Il convient de reprendre, pour commencer, l’entame de l’article susnommé : « Comme dirait mon ancienne prof de maths : il suffit d’une seule exception pour qu’une définition ou un théorème devienne caduc. » Ainsi, vous vous apercevrez que si nous pouvons effectivement formuler des généralités sur les manga, il n’existe aucune définition absolue. Nous allons voir pourquoi, en détaillant ce qui nous apparait, au premier abord, comme leurs principes fondamentaux.

¤ Les manga sont des BD japonaises.
VRAI
Encore faut-il définir ce « japonaises », et vous apercevrez ci-dessous que ce n’est pas si facile que cela.

¤ Les manga sont des BD écrites par des Japonais.
FAUX
Il n’est pas nécessaire d’être Japonais pour écrire des manga. En effet, des titres comme Le Nouvel Angyo Onshi ou Sun-Ken-Rock sont considérés comme des manga, puisque écrits par des auteurs respectivement sous contrat avec la Shôgakukan et la Shônen Gahosha. Seulement, les auteurs en question – Kyung-Il Yang, In-Wan Youn, et Boichi – sont coréens ; pour autant, dans la mesure où ces titres ont été publiés dans un premier temps au Japon, en langue japonaise, et conçus pour un public japonais, ils ne sont pas considérés comme des manhwa – donc comme des BD coréennes – mais bien comme des manga.

¤ Les manga sont des BD publiées pour la première fois au Japon.
FAUX
Là encore, il existe des exceptions, qui mettent donc à mal cette définition. Il y a maintenant quelques années, le blog Mang’arte engage Junko Kawakami, mangaka mariée à un Français, pour écrire It’s Your World, ou les aventures d’une famille japonaise installée dans la capitale française ; difficile de ne pas considérer le résultat, publié chez Kana, comme un manga, pourtant il n’est jamais sorti au Japon.
Autre exemple, peut-être plus parlant : c’est l’éditeur français Ki-oon qui a découvert Tetsuya Tsutsui via son site internet, et fût le premier à le publier de manière professionnelle, avant qu’il ne soit repéré par Square-Enix puis par la Shueisha. Ils n’en sont pas resté là, puisqu’ils proposent actuellement la série Ash & Eli de Mamiya Takizaki, historiquement la première mangaka de leur catalogue ; or, il s’agit d’une exclusivité Ki-oon, sans équivalent au Japon. Là encore, impossible de ne pas considérer ces œuvres comme des manga, malgré leur parcours atypique.

¤ Les manga sont des BD en Japonais.
FAUX
D’une part, il serait possible à n’importe qui parlant Japonais d’écrire une BD, ce quel que soit son pays de résidence. D’autre part, lorsqu’un manga est importé dans un autre pays, il subit une traduction ; cela n’altère pas pour autant son statut.

¤ Les manga sont des BD publiées en sens de lecture Japonais.
FAUX
Là encore, rien n’interdit à un amateur de manga d’écrire une BD dans ce sens de lecture. De la même façon, il n’est pas rare – même si cela arrive de moins en moins en France – qu’un éditeur décide de modifier une œuvre pour l’adapter au lecteur étranger. Celle-ci n’en demeure pas moins un manga.
Plus étonnant, il arrive que des manga soient proposés, dès leur conception, en sens de lecture occidental ; ce fût le cas de La Dame de Falis.

¤ Les manga sont des BD en noir & blanc.
FAUX
Ce ne sont pas les BD en noir & blanc qui manquent de par le monde. Surtout, il ne s’agit pas d’une constante. Historiquement, avant la Seconde Guerre Mondiale, nombre de manga étaient en couleur, parmi lesquels le célèbre Norakuro. Puis, la BD étant considérée comme un loisir « frivole » par le régime de l’époque, des pressions financières de plus en plus fortes ont fini par avoir la peau de la couleur, tandis que l’épaisseur des magazines les publiant ne faisait que diminuer. Après la guerre, le noir & blanc fût privilégié car beaucoup moins onéreux. C’est aussi pour cela que les manga sont aussi bon marché au Japon. Néanmoins, les pages couleur existent encore : au-delà d’un Saint Seiya Next Dimension entièrement colorisé (par ordinateur), il arrive que certaines séries proposent quelques pages couleur ; lesquelles sont rarement conservées par les éditeurs français, à moins d’édition « luxe ». Si, en lisant un tome de Dragon Ball, vous tombez en début de chapitre sur des pages beaucoup plus sombres, avec beaucoup plus de désinences de gris, dites-vous qu’il s’agissait à l’origine de pages colorisées.
Dans un genre encore différent, nous avons le cas Akira, colorisé pour sa publication américaine, et repris tel quel par Glénat.

Alors, je sais que vous vous dites que j’exagère, que je trouve des exemples extrêmes pour justifier mon propos. Mais ces exemples existent. Puis, pensant à vos séries favorites, vous vous dites qu’il existe quand même des éléments aisément identifiables, des codes propres aux manga, des éléments graphiques qui ne se trouvent pas ailleurs.
FAUX
Sans parler des auteurs qui prennent un malin plaisir à ne pas respecter ces codes – pour créer quelque chose de totalement différent – ce que nous appellerions aujourd’hui le « style manga » correspondrait en réalité au manga moderne, dont les bases ont été posées par Osamu Tezuka. Celles-ci ont à ce point marqué les lecteurs que certains, devenus mangaka, les reprirent à leur tour, les faisant évoluer au passage. Or, Osamu Tezuka n’a publié son premier titre, Shin Takarajima, qu’en 1947. Sachant que la première BD japonaise est attribuée à Rakuten Kitazawa et date de 1905, cela laisse 42 années de publication sans lien avec le manga moderne, mais dont nous ne pouvons pas dire pour autant qu’il ne s’agisse pas de manga.
Sazae-san, série culte dessinée par Machiko Hasegawa pendant 28 ans, commence en 1946 et propose donc un style éloigné de celui d’Osamu Tezuka. Et même chez ce-dernier, vous ne trouverez pas énormément de points communs entre son Lost World, le manga le plus ancien disponible en langue française, et un titre actuel comme One Piece.

Comme vous pouvez donc le constater, élaborer une définition globale pour les manga s’avère pour ainsi dire impossible, non seulement car ils ont beaucoup évolué au fil du temps, mais aussi car il serait toujours possible de trouver des exceptions venant bouleverser nos certitudes.
Attention : la plupart des exemples présentés ci-dessus correspondent à des cas particuliers. L’immense majorité des manga sont écrits par des Japonais pour des Japonais. Lorsqu’un éditeur français essaye de vous vendre sous le nom « manga » une BD en noir & blanc, en sens de lecture japonais, mais écrite par des Français sous influence, il se moque de vous. Je ne doute pas que les auteurs en question possèdent un véritable attrait pour la BD japonaise, mais nombre d’entre eux n’ont pas la prétention d’en faire ; il ne s’agit jamais que d’arguments commerciaux destinés à profiter d’une mode. Donc oui, il n’existe aucune définition absolue du manga, mais ce n’est pas une raison pour essayer de faire passer des vessies pour des lanternes.

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4 commentaires pour Qu’est-ce qui caractérise un manga ?

  1. tom le chat dit :

    Si tu veux vraiment trouver une définition stricte, je pense qu’il faut déjà déterminer quel critère sera déterminant.

    Si le manga se définit comme un « style » de bande déssinées, par conséquent toutes les BD japonaises qui ne rentrent pas dans les canons du manga ne sont pas des manga. Il faudra ensuite définir quels sont les traits caractéristiques du « style manga ».

    Si par contre, on définit le manga par son origine japonaise, alors toutes les BD plus ou moins inspirées des manga mais qui n’ont pas été originellement publiées au Japon ne sont pas des manga même si leur auteur est japonais (si on commence à prendre en compte la nationalité ou l’origine ethnique de l’auteur, je crois qu’on va partir dans des débats sans fin et peut-être un peu puants pour définir la « japonicité » des auteurs). C’est l’approche que j’ai choisie, personnellement ; ça ne m’empêche pas d’utiliser à l’occasion le raccourci « manga français » ou « manga chinois » mais dans l’absolu, un manga « tout court » est japonais (et s’il était utile de le préciser, ce n’est pas parce que ce n’est pas un manga qu’une bd est forcément moins bien).

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    • Gemini dit :

      Je serais plutôt d’accord avec toi, mais dans ce cas, quid de Junko Kawakami ou Tetsuya Tsutsui, dont certains titres – pas tous – leur ont été commandés par des éditeurs français, et sont sortis en premier lieu en France avant d’être éventuellement publiés au Japon ? Cela signifierait que toutes leurs séries ne sont pas des manga ?

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  2. tom le chat dit :

    Si on veux rester rigoureux et sachant que cette définition se borne à relever l’origine géographique de l’oeuvre et ne tiens pas du tout compte d’une quelconque notion de style , à partir du moment où ces séries n’ont pas été publiées originellement au Japon à destination d’un lectorat japonais, ce ne sont pas des manga.

    Ceci dit, même si dans la définition de base on ne tient pas compte de l’aspect artistique du manga, cela ne nous interdit pas ensuite de décrire des caractéristiques courantes – mais pas systématiques – de la plupart des manga (style de dessin, narration, etc).

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  3. Jiminy Criket dit :

    Séparer le manga de la bande dessinée c’est un hérésie, il ne faut pas oublier que le monde de la bande dessinée est bien plus large que les bandes dessinées japonaises à bas prix.
    Tan qu’il y a du texte et des dessins, ce sont des bandes dessinées après l’artiste est libre de sa nationalité ou de son style, voir du scénario, même parmi les ouvrages classé comme manga il y a une variété de thèmes.
    Les personnages doivent cependant conserver des yeux disproportionnés 🙂

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