Pacific Rim : quand Godzilla rencontre Goldorak

Pacific Rim, c’est un peu le passage obligé de tous les méchaphiles de France et de Navarre cet été. Ce n’est pas pour rien si, sur Mata-Web, nous en sommes déjà à 3 pages de discussions alors qu’il n’est sorti qu’hier. Il faut dire qu’avec un Guillermo del Toro qui s’amuse à citer Patlabor en interview, il fallait comme qui dirait s’y attendre. Alors que, le réalisateur étant un petit malin, il ne faut pas prendre ses interventions sur ce film au pied de la lettre.

Qu’est-ce que Pacific Rim ? Les plus taquins vous affirmeront que c’est un mélange de Transformers, d’Independance Day, et de Cloverfield, mais avec derrière la caméra quelqu’un qui sait la tenir. D’autres vous expliqueront qu’il s’agit du nouveau long-métrage de Guillermo del Toro, sorte de Peter Jackson mexicain à qui nous devons notamment Le Labyrinthe de Pan, la saga Hellboy, et Blade 2. Les plus Japonophiles vous en parleront comme d’une digestion de la culture pop asiatique, mélangeant allégrement aux codes du blockbuster des références aussi diverses que Neon Genesis Evangelion et le Keiju Eiga ; d’ailleurs, il est dédié à Ishirô Honda, génial réalisateur de nombreux films de Kaiju à commencer par Gojira (ou Godzilla).
Pour ma part, je dirai que Pacific Rim, c’est tout ça à la fois, mais aussi beaucoup plus. Petit tour d’horizon.

Dans un futur proche, une créature monstrueuse fit son apparition dans l’Océan Pacifique et attaqua San Francisco, faisant de nombreuses victimes d’avant d’être abattue. Puis une autre suivit, puis encore une autre. Les hommes les nommèrent Kaiju (« bêtes mystérieuses » en Japonais), et créèrent pour les contrer les Jaegers (« chasseurs » en Allemand), des robots titanesques ; à leurs commandes, deux pilotes se synchronisant avec leur appareil pour le contrôler. Au début, ils obtinrent de bons résultats, repoussant chaque nouvelle attaque ; mais avec l’apparition d’une nouvelle génération de Kaiju, l’équilibre des forces bascula, et les Jaegers tombèrent les uns après les autres. Les gouvernements décidèrent alors de changer de tactique, en construisant un mur gigantesque autour du Pacifique. Les machines et leurs pilotes furent mis au rebut. Mais une poignée de résistants, persuadés d’avoir trouvé un moyen d’en finir avec ces monstres, ont réuni leurs forces à Hong-Kong.
Ne vous inquiétez pas, je n’ai rien marqué ici qui ne soit pas expliqué au spectateur dès les premières minutes du film. C’est d’ailleurs un de ses défauts, mais j’y reviendrai plus tard.

Pour résumer, quelles sont les caractéristiques de ce film :
¤ Des monstres godzilliesques sortent de la faille pacifique et attaquent les côtes américaines, asiatiques, et océaniennes.
¤ Pour les combattre, les humains ont mis au point les Jaegers, des méchas aussi imposants que leurs ennemis.
¤ Chaque pays possède un ou plusieurs Jaegers.
¤ Pour les piloter, il faut se synchroniser avec l’appareil, ce qui permet de le contrôler par la pensée ; mais cela provoque aussi des dommages au cerveau lorsqu’il est touché.
¤ Les Jaegers doivent être pilotés en duo, étant impossible de le contrôler entièrement seul en raison du stress que cela provoque.
¤ Pour se synchroniser, les pilotes doivent « dériver » ; cela signifie qu’ils communiquent alors à l’autre leurs souvenirs et leurs sentiments.
¤ Bien entendu, le choix d’associer deux pilotes ne se fait pas au hasard : plus ils partagent de souvenirs ou de sentiments communs, mieux ça marche. Frères, couples, ce sont des combinaisons de base.
C’est bon, vous suivez ? OK. Après, le but du jeu est tout simple : casser du gros monstre et sauver l’humanité. La Routine. Enfin, le scénario est quand même un tantinet plus subtil que ça, même si nous en revenons toujours là.

Bon, une fois n’est pas coutume, je vais commencer par le défaut du film : il est frustrant. Alors, ce n’est pas totalement un défaut en l’occurrence, je dois vous expliquer la situation. Pour les besoins de Pacific Rim, Guillermo del Toro a créé un monde ; seulement, de ce monde, nous n’apercevrons que ces 2 heures de pellicule. Ce qui se passe avant le prologue se borne à un résumé, idem pour les 5 années qui séparent ce même prologue du cœur du scénario. Le narrateur nous parle de batailles légendaires, les personnages évoquent des hangars remplis de Jaegers,… Mais tout cela, nous ne le verrons pas. Nous avons effectivement droit à des combats épiques, à des Jaegers en pleine action, mais tout cela ne représente finalement que des détails de l’Histoire que le scénariste et le réalisateur ont imaginé pour les besoins de leur création. Même si ce que j’ai vu à l’écran était déjà dense et impressionnant, j’en aurais voulu plus, car je sais qu’elle en avait beaucoup plus à m’offrir ; il serait possible de produire des foules de comics (il en existe déjà un), de romans, ou de préquelles pour remplir tous les non-dits ou ce qui n’est que brièvement mentionné ici. L’ensemble est parfaitement cohérent, mais il regorge de ce que j’appellerai des zones blanches : des morceaux de cette Histoire sur lesquels il serait possible de broder pendant des heures et des heures.
Un exemple concret : Cherno Alpha, seul modèle de première génération encore en activité, et ses pilotes, qui détiennent le record absolu de longévité avec 6 années de réussites et de survie à leur actif. Nous ne saurons rien de plus, sinon leurs noms. A partir de là, tout reste à imaginer : qui sont-ils, d’où ils viennent, quelles sont leurs techniques, quels combats dantesques ont-ils dû livrer, comment ont-ils réussi à s’imposer aussi longtemps avec un modèle dépassé, etc… ? Il serait possible de produire un film rien que pour répondre à ces questions. Cela en dit long sur le potentiel de cet univers.

Ceci étant dit, que pouvons-nous raconter sur ce film ? Commençons par rappeler sa genèse : il s’agit d’un des rares blockbusters de ces dernières années qui ne soient ni un remake, ni une adaptation, ni une suite, ni le début d’une future franchise cinématographique. Nous avons là un projet original, et unique à moins que le succès ne soit trop au rendez-vous ; mais même si en à peine une semaine d’exploitation aux USA, il a déjà remboursé plus de la moitié de son budget de 190 millions de dollars, il semble mal parti pour faire exploser les caisses de la Warner.
Il est signé par un auteur, en la personne de Guillermo del Toro ; celui-ci va non seulement s’employer à intégrer des messages – chose rare dans le blockbuster – ainsi que l’univers cohérent mentionné tantôt, mais il va aussi ne pas sacrifier à tous les archétypes du genre, comme la place donnée aux grandes valeurs dominatrices américaines. Vous me direz qu’il n’est pas Américain, mais Roland Emmerich non plus, et cela ne l’a pas empêché de réaliser Independance Day. Et en parlant d’Independance Day, vous aurez remarqué que ce n’est pas la première fois que je cite ce long-métrage en particulier ; en effet, les deux partagent de nombreux points communs que je vous laisserai découvrir par vous-mêmes, à une nuance près : dans Pacific Rim, il n’y a pas de failles dans le scénario. J’en suis venu à me demander s’il ne s’agissait pas d’un jeu du scénariste : prendre quelques-uns des éléments les plus illogiques du film de 1996 (déjà !?), et les rendre cohérents. Simple spéculation de ma part, mais qui résume bien la différence d’écriture entre les deux. Celle de Pacific Rim est irréprochable, et ce sont parfois les personnages les plus improbables qui feront remarquer à d’autres les failles de leurs propres raisonnements.
Soyons honnêtes, ce n’est pas pour leur scénario que le public se presse traditionnellement dans les salles obscures pour voir ces productions hollywoodiennes à grand spectacle. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas faire preuve d’intelligence.

Car oui, n’oublions pas que nous sommes dans un blockbuster. Celui-ci doit donc sacrifier à au moins quelques codes du genre, à commencer par une débauche d’action qui scotche le spectateur dans son fauteuil. Pari totalement réussi de ce côté.
Si le propre du blockbuster est de proposer un spectacle impressionnant et par essence régressif, alors Pacific Rim ne dépareille en rien tant il est totalement régressif, et assumé comme tel. Blue Accordeon le décrit comme « une fanfic écrite par un enfant de 10 ans. » Même si le résultat reste plus subtil que cela, nous sommes très proches de la vérité. Nous pouvons très bien imaginer le petit Guillermo, dans un bac à sable, s’amuser avec une figurine Godzilla et une de Mazinger, et posant les bases de son histoire en les faisant s’affronter violemment. Et le jour où, devenu adulte, il décroche un budget de 190 millions de dollars, il décide de se faire plaisir, et nous avec. L’auteur a digéré tout ce kaiju-eiga et ces séries de mécha, et se propose d’en donner sa propre vision, avec les moyens considérables fournis par la Warner et le travail sur les effets spéciaux d’ILM. Le résultat pouvait difficilement ne pas être jouissif.
Il suffit de voir cette scène dans laquelle un Jaeger traine un paquebot à travers Hong-Kong pour s’en servir comme batte de baseball pour comprendre que ce film va nous en mettre plein la vue, et proposer malgré tout plus d’originalité que le premier Transformers venu. Avoir un artiste derrière la caméra, cela change tout ou presque. Avoir quelqu’un qui sache ce qu’est l’inertie, cela aide aussi. Donc inutile de s’en cacher : Pacific Rim mérite d’être découvert sur grand écran ne serait-ce que pour ses scènes d’action.

Je vais passer rapidement sur les acteurs, même s’ils sont globalement convaincant, avec une mention spéciale pour Idris Elba et Rinko Kikuchi. A propos de cette-dernière, cela fait plaisir de voir un personnage féminin fort et qui ne soit pas là pour jouer la caution féminine / cruche / fantasme ambulant / amourette sur pattes ; non, elle, elle est là pour foutre des gnons, et c’est très appréciable. Dans un sens, il est osé pour un blockbuster de ne pas avoir de grosses têtes d’affiche – dans le même temps, World War Z remplit les salles sur le seul nom de Brad Pitt – mais cela fait des économies dans le cachet, et cela permet au réalisateur de ne pas se focaliser sur des problèmes d’ego ou de mise en valeur d’un protagoniste au détriment des autres. Un choix logique pour le salut de la narration, mais dangereux pour le box-office.
J’aimerais plutôt m’attarder sur ces « fameuses » références. Pour être parfaitement clair, il n’y en a aucune à strictement parler ; Guillermo del Toro ne tombe jamais dans la citation, il est au-dessus de ça et c’est pour cela qu’il faudrait plutôt parler d’hommage et de digestion. Le mot « kaiju » renvoie à tout un pan du cinéma asiatique, et si certains s’amuseront à mentionner Neon Genesis Evangelion en raison du système de synchronisation, le fonctionnement des méchas se rapproche en réalité plus d’un Gigantic Formula loin d’avoir fait date. Là où le réalisateur est malin, c’est qu’il a multiplié les interviews, et c’est dans celles-ci qu’il faut chercher les références, et non dans le film ; il s’amuse comme un petit fou à citer Patlabor et d’autres œuvres emblématiques, mais en réalité, c’est de la poudre aux yeux.

Ce que je retiens tout-de-même de ces interviews, c’est qu’il nous explique que Cherno Alpha est son Jaeger favori (outre celui des héros), en raison de son style brut de décoffrage « à la Russe » ; et effectivement, c’est exactement ce que j’attendrais d’un mécha russe : une centre nucléaire mobile avec deux bras et deux jambes, des lignes anguleuses, et une impression à la fois d’ancienneté et de fiabilité. Aucune finesse, mais de gros dégâts en perspective.
Dans l’ensemble, l’esthétique du film a été très travaillée, que ce soit pour les Jaegers, les Kaiju, mais aussi les environnements urbains et les bases militaires. Concernant ces-dernières, j’ai adoré leur côté « pauvre » justifié par le scénario : les murs rouillent, le confort est plus que sommaire, nous sentons que nous sommes en présence d’un mouvement de résistance qui fait avec les moyens du bord, et que ceux-ci ne sont pas nombreux…
Cette direction artistique vient parachever le travail : Pacific Rim combine les qualités d’un blockbuster – budget immense mis au service d’un spectacle aussi impressionnant que régressif – avec une intelligence rare, un soucis du détail qui semblerait pourtant incompatible avec la notion même de blockbuster, et une écriture au petits oignons. Je suis resté cloué dans mon fauteuil pendant deux heures, j’en ai pris plein la gueule, et j’en redemande tant l’univers créé par Guillermo del Toro parait riche.
Et je tiens à le préciser aux deux du fond qui râlent : inutile d’aimer les méchas pour adorer Pacific Rim.

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