Global Garden, le dernier rêve d’Einstein

Ruika vit seule depuis que son frère et son père ont disparu dans un accident, et que sa mère a été admise dans un hôpital psychiatrique. Cette-dernière étant persuadée que sa fille est morte, Ruika se fait passé au quotidien pour son frère Masato, et demande à son entourage de la traiter comme tel, pour ne pas causer un nouveau choc à sa mère. Étrangement, son corps semble se masculiniser petit à petit, comme pour transformer son mensonge en réalité.
Mais la jeune fille va faire une rencontre qui va bouleverser son existence : Hikaru, garçon qui prétend avoir près de 60 ans malgré son apparente jeunesse. Celui-ci affirme avoir besoin d’elle pour réaliser le dernier souhait d’Albert Einstein.


Saki Hiwatari est une mangaka que j’ai découvert et appris à apprécier grâce à son shôjo Please Save My Earth. J’avais ensuite été déçu par son Magie Intérieure, ce qui explique que j’ai laissé trainer Global Garden près d’un an sur mes étagères avant d’y jeter un coup d’œil.
En effet, autant PSME m’avait fait forte impression – grâce à une longue histoire mêlant SF et fantastique – autant le côté affreusement banal de Magie Intérieure m’a rebuté. A vrai dire, c’est surtout son héroïne que j’avais trouvé insupportable.
Là, nous touchons un soucis récurrent que je peux avoir avec les shôjo : j’ai beau savoir que la place de la femme dans la société japonaise est différente de celle qu’elle occupe en France, je ne peux m’empêcher d’être surpris par l’image que renvoient certaines femmes mangaka ; j’en viens à me demander si elles ne seraient pas sexistes, ou si le problème ne viendrait pas de responsables éditoriaux machistes. Comment diable peuvent-elles créer des héroïnes qui aiment les tâches ménagères et/ou passent leur temps à pleurer ? Ce n’est pas le cas dans tous les shôjo, cela ne concerne justement pas celle de PSME, par contre Haruka, le personnage principal de Magie Intérieure, semble incapable de réfléchir par elle-même et d’avancer sans le soutien du premier rôle masculin. Et ça, je déteste.
Craignant de retrouver le même problème dans Global Garden (j’avais acheté les deux séries en même temps), il m’a fallu du temps pour démarrer ma lecture.

Le scénario de Global Garden peut paraitre compliqué au premier abord. Albert Einstein, regrettant amèrement d’être indirectement à l’origine de la bombe atomique après les événements de Nagasaki et Hiroshima, rencontre deux jeunes enfants capables de voir l’avenir dans leurs rêves. Ceux-ci ont perçu dans le futur l’existence d’une femme magnifique pouvant exaucer les vœux, et ainsi de réparer le cataclysme provoqué par Einstein. Le savant leur propose alors de prendre des médicaments pour ralentir leur vieillissement, afin qu’ils soient encore dans la force de l’âge au moment de rencontrer cette femme nommée Ruika.
A notre époque, ils ont désormais l’apparence de deux adolescents, mais ils s’aperçoivent que Ruika se transforme progressivement en homme, de manière inconsciente, dans le but de réaliser le souhait de sa mère, persuadée que son fils Masato est encore en vie tandis que Ruika aurait péri dans un accident.
Je vais m’arrêter là pour l’histoire, tout en rajoutant qu’elle contient donc des éléments fantastiques, mais aussi de SF à travers les médicaments et une série de recherches scientifiques des plus… discutables.

Dans la mesure où certains personnages peuvent voir l’avenir et que celui-ci apparait comme immuable, il sera grandement question du destin dans ce manga.
C’est donc le moment de faire un second aparté sur les éléments que je ne supporte pas dans les shôjo. Trop souvent, le mot « destin » est synonyme d’implacabilité et d’absence de choix pour l’héroïne. Exemple-type : un homme harcèle l’héroïne car « c’est leur destin » et qu’ils finiront ensemble quoi qu’il arrive, donc inutile de lutter ; et finalement, elle finit par l’aimer parce qu’elle y était destinée.
Il s’agit d’une situation incompatible avec l’idée que je me fais d’une bonne héroïne de shôjo : dynamique, volontaire, et capable de surpasser son propre destin.
Autant dire que Global Garden commence assez mal, malgré ses mystères sous-jacents. D’ailleurs, autre soucis : les personnages masculins se mettent en tête de féminiser Ruika, non seulement car il faut que son corps redevienne celui d’une femme, mais aussi parce qu’il faut qu’elle apprenne à se comporter comme telle, qu’elle porte des robes, qu’elle laisse pousser ses cheveux, et qu’elle parle de manière plus élégante. Le tout pour se conformer à l’image d’elle qu’ils ont perçu dans leurs rêves.
Dans tout cela, elle fait figure de jouet entre leurs mains et ne semble pas avoir son mot à dire. Idem concernant sa relation avec sa mère : elle acceptait avec résignation et passivité sa propre masculinisation, alors qu’ils vont lui montrer qu’elle pouvait lutter et revenir à une existence « normale » (pour une femme).

Ce qui sauve cette série, ce ne sont pas les remords d’un Albert Einstein qui se sent coupable des souffrances du peuple japonais (véridique), mais bien la somme de mystères et de secrets qui entourent les personnages. Au passage, la dualité homme/femme de Ruika ne restera pas un simple artifice de la part de la mangaka.
A la différence de trop nombreux shôjo, c’est de son histoire et de ses révélations que Global Garden tire sa force. Certains détails m’ont laissé dubitatif, comme le concept même du « garden » et l’implication d’Albert Einstein ; sans compter que le « destin » – toujours lui – joue parfois des tours aussi imprévisibles que malsains. Mais c’est pourtant bien le scénario qui rend ce manga intéressant, notamment à travers les thèmes qu’il aborde. Il sera question notamment de secte, de manipulation, de métamorphose, et d’expérience interdite ; non seulement cela crée un univers accrocheur, mais cela donne surtout envie de poursuivre la lecture, afin de démêler les secrets et de voir jusqu’où tout cela nous mènera. La mangaka a de bonnes idées et cela se sent.
Le vrai problème, ce sont les personnages. Unidimensionnels pour la plupart, ce qui leur arrive ne présente aucun intérêt tant il est impossible de faire preuve d’empathie à leur égard. L’héroïne est trop souvent transparente, le premier rôle masculin semble perdre de son charisme au fil des volumes, et il n’y a personne pour relever le niveau. Le pire, c’est le « méchant » de l’histoire : s’il apparait au début comme un être manipulateur et sadique, il se révèle finalement plus comme une grande gueule égocentrique, à moitié maboule, et qui ne représente pas une menace réelle ; deux de ses subalternes semblent finalement bien plus dangereux, mais ils ne sont pas suffisamment développés.

Quand il joue la carte d’un univers malsain et dérangé, avec tout le scénario bâti autour, Global Garden s’impose comme une belle réussite. J’aime les mangaka de shôjo dans leur capacité à évoquer des thèmes beaucoup plus sordides et cruels que ce que nous pouvons trouver dans les shônen, et plusieurs passages de ce manga témoignent de cette capacité.
Seulement, le shôjo reste une catégorie où le sentiment tient une place privilégiée. Or, comme les sentiments ne sont jamais que les expressions des personnages, il faut pouvoir éprouver de l’attrait pour ces-derniers si nous voulons nous intéresser à leurs sentiments. Et c’est là que le bât blesse : sans vraiment être des caricatures, les protagonistes de ce manga n’arrivent pas à susciter quoi que ce soit chez le lecteur, car trop plats et trop insignifiants. Dans de telles conditions, difficile de véritablement entrer dans l’histoire et de la vivre à leurs côtés.
Global Garden part donc d’un excellent potentiel de départ, qui nous change radicalement de ce que nous pouvons lire habituellement dans les shôjo publiés en France. A mille lieux des romances lycéennes, ce manga mélange fantastique et SF en insistant énormément sur le côté sombre de l’humanité. Malheureusement, cela ne suffit pas à en faire un titre recommandable, la faute à des protagonistes trop insipides pour nous permettre de nous intéresser à leurs joies et à leurs peines. La mangaka semble avoir oublié ce qui lui avait permis de faire de Please Save My Earth un titre mémorable ; les ingrédients de base sont là, nous sentons que Global Garden pourrait être passionnant, mais il souffre de nombreuses fausses notes. Son scénario suffit à justifier de poursuivre notre lecture, mais il nous interdit de réellement nous impliquer dans l’histoire. Il m’a laissé un étrange sentiment de gâchis, puisque avec des personnages légèrement plus travaillés, nous aurions tenu un incontournable du genre. Car le scénario est bon, vraiment. Là, nous avons tout au plus une curiosité. Si je devais conseiller un manga de Saki Hiwatari, ce serait sans nul doute Please Save My Earth, malgré sa longueur – 21 tomes – et son arrêt de commercialisation.

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2 commentaires pour Global Garden, le dernier rêve d’Einstein

  1. Yomigues dit :

    Je n’ai pas gardé, tout comme toi, un bon souvenir de lecture de Global Garden. Tout d’abord, je n’aime pas du tout le trait, mais les personnages insipides au possible ont fini de m’achever, même si l’univers reste sympa.

    J'aime

  2. a-yin dit :

    Saki Hiwatari… Saki Hiwatari… Saki Hiwatari!!!!
    Une auteure qui fait du shôjo avec des éléments de SF et de fantastique. Une auteure qui a écrit Please Save My Earth. Et une auteure qui aura plus ou moins saboté elle-même ses propres oeuvres, ou bien c’est l’inspiration qui n’était pas au rendez-vous.
    Global Garden est aussi un gros gâchis, j’ai également eu ce sentiment. Les couvertures françaises sont très belles et donnent vraiment envie, dommage. Le début intrigue, surtout le design de l’auteure, après PSME. Mais pourquoi pas après tout, même si je ne trouve pas ça réussi (certains visages de 3/4 avec le nez notamment). L’histoire mêlant Einstein donne envie aussi. Et là, l’héroïne, cruche, dés qu’elle rencontre le premier mec venu. Au secours. Je me souvenais d’une histoire qui n’avançait pas ou à peine. C’est vraiment un gâchis :(.

    L’autre gâchis, c’est Mirai No Utena – La mélodie du futur. Là, les couvertures sont pas engageantes du tout. Les dessins sont plus chaleureux, un peu moins stylisés. C’est, malheureusement, la meilleure série de l’auteure après PSME. Pour le coup, le début gonfle, c’est très niais, le héros n’est pas trop cruche ceci dit. Mais le tout met au moins 4 volumes à démarrer (la série dure 11 volumes!) et quand les bonnes idées arrivent, le soufflet tombe illico au bout de 2-3 volumes (?)!!! Les idées sont pas mal en plus, il y a la réincarnation, et puis une histoire de bouddhisme ésotérique. Mais les histoires de coeur sont juste soûlantes. L’héroïne est gonflante aussi.

    Magie Intérieure! j’ai tout lu mais trouvé ça un peu niais. Après, j’ai bien consciente que je n’étais plus le public visé ^^; .

    Après, Saki Hiwatari n’aura jamais donné de rôle fort à ses héroïnes. Même dans PSME. Mais au moins, celui-là avait une ambiance unique, un dessin vieux mais très joli, poétique et inspiré Moto Hagio, il y avait une poésie vraiment palpable. J’adore certaines planches, la nuit, avec Isei et son ami qui se font des confessions sur un pont par exemple.

    Quant à PSME2, j’ai pas supporté. Emprunté 4 volumes en bibliothèque, pu lire 2 volumes. Pas pu aller plus loin. Dessins horribles de mon point de vue, et histoire soporifique à souhait =/ .

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