Pour une Poignée de Doritos

Si vous suivez un tant soit peu twitter et l’actualité vidéo-ludique, vous avez probablement entendu parler du « journalisme Doritos ». Pour les autres, asseyez-vous le temps que je vous explique.

Tout commence lorsqu’un journaliste et présentateur canadien spécialisé dans les jeux-vidéo, Geoff Keighley, apparait dans une vidéo entre une affiche de Halo 4, des bouteilles de Mountain Dew (une boisson américaine), et un gros paquet de Doritos (des chips américaines). Du placement produit dans ce qu’il a de plus banal et vulgaire, et un journaliste qui semble le premier circonspect devant cette situation ubuesque.
Il n’en faudra pas plus pour que Robert Florence, trublion écossais à la langue trop bien pendue, se fende d’un papier acide sur le site EuroGamer, dans lequel il fustige le copinage entre journalistes spécialisés et industriels du jeux-vidéo. Article rapidement censuré sur demande d’une journaliste expressément nommée dans celui-ci, qui vaudra à son auteur son départ du site, et provoquera de vives réactions sur la toile, essentiellement dans les milieux anglophones.

Entendons-nous bien, je n’avais jamais entendu parler de tous ces gens auparavant. Mais les accusations de Robert Florence sont graves et impressionnent dans leur démesure ; que les journalistes professionnels soient invités à des soirées de lancement ou reçoivent les nouveautés à l’avance, rien de plus prévisibles, mais qu’ils reçoivent des cadeaux supplémentaires ou que des professionnels travaillent tantôt pour des médias tantôt pour les services de relation presse des éditeurs, voilà qui dérange tout-de-suite beaucoup plus.
Mais quand nous y réfléchissons, c’est un système qui arrange tout le monde. Déjà, car nous parlons de médias professionnels qui ne pourraient pas survivre sans les éditeurs ; qui va s’offrir des espaces de publicité, vitaux pour ces organismes, sinon les éditeurs en question ? Surtout, dans notre monde moderne de course à l’information, où une nouveauté en chasse une autre et où les médias se livrent une guerre acharnée pour savoir lequel publiera le premier telle vidéo ou telle critique, il est nécessaire de maintenir les bonnes relations ; et pour cela, mieux vaut caresser son interlocuteur dans le sens du poil.
Un exemple concret : un nouveau jeu sort, mais vous ne savez pas si vous voulez l’acheter et vous attendez l’avis d’un média spécialisé ; dans le cas présent, disons qu’il s’agit d’un média internet professionnel. Comme nous parlons de professionnels et d’internet, vous vous attendez à ce qu’ils publient leur avis le jour de la sortie, voire même avant. Seulement un article sur un jeu ne se fait pas en un claquement de doigt : il faut d’abord récupérer le jeu, passer du temps dessus, puis plancher sur la rédaction ; matériellement, il serait impossible d’attendre le jour de la sortie, d’aller au Micromania du coin acheter sa cartouche – ouais, je parle encore de cartouche et je vous emmerde – de jouer suffisamment longtemps, puis d’écrire un article avant midi le jour même. Sans parler du coût de tous ces jeux-vidéo, car avouons-le, c’est un loisir qui finit par couter une blinde. A la rigueur, si le journaliste parle japonais et récupère une cartouche import sortie plusieurs semaines avant la version européenne, c’est faisable ; mais est-ce que cela représente la majorité des cas ?
Toujours est-il que si vous allez sur votre site préféré le jour de la sortie et que vous ne trouvez aucun avis, aucune note, vous irez probablement voir ailleurs. Et le site en question aura perdu.

En 2010, Sony annonce « prendre du recul » vis-à-vis de GameKult, après le 6/10 infligé à Heavy Rain. Sous-entendu, ils n’ont pas joué le jeu, ils ont voulu se rebeller en ne notant pas assez bien notre produit phare, donc nous coupons les ponts avec eux. Cela signifie plus d’achat de publicité, plus de soirées privées, et plus de jeux envoyés à l’avance. Probablement un certain manque à gagner pour le site.
C’est vraiment quelque chose dont il faut avoir conscience avant de lire un média professionnel sur les jeux-vidéo : les journalistes ont tout intérêt à se montrer gentil avec les éditeurs, s’ils veulent rester dans leurs petits papiers. Et s’ils le font pas, leurs concurrents attendent de prendre leur place. Quand il s’agit de pure information, de vidéos, aucun problème à priori, mais il faut se montrer méfiant dès que nous abordons un article nécessitant de l’esprit critique ; car un journaliste spécialisé professionnel n’a aucun intérêt à critiquer.
A la grande époque de la Nintendo 64, j’achetais régulièrement un magazine constitué à moitié d’informations sur les futurs sorties et sur le marché mondial, et à moitié de tests de nouveautés. Dans ces-derniers, les notes étaient exprimées en pourcentage. J’ai rapidement compris qu’en-dessous de 90% – rendez-vous compte, cela représente une note de 18/20 ! – les jeux en question ne présentaient pour ainsi dire aucun intérêt.
Sur JV.com, je dirais qu’un jeu commence à devenir mauvais en-dessous de 15/20, et injouable à 12/20. Ensuite, c’est juste une question de gymnastique mentale : les journalistes donnent de bonnes notes, mais les jeux réellement grandioses ont droit à des bonnes notes un peu meilleures que les autres.

Alors me direz-vous, dans la mesure où il n’est pas dans mes habitudes de parler jeux-vidéo, pourquoi ai-je tenu à me fendre d’un papier virtuel sur cette affaire ? Pour une raison toute simple, en vérité, puisque je me suis posé la question de savoir si ce qui était applicable pour les jeux-vidéo, l’était aussi pour les manga et l’animation. En effet, non pas que je sois partisan de la théorie du complot, mais il y a bien longtemps que j’ai abandonné la presse spécialisée française en la matière, car j’avais l’impression que les journalistes trouvaient absolument tout excellent ; ce qui pose évidemment de légitimes questions. Imaginez qu’à l’époque où je lisais Coyote Mag, ils donnaient des appréciations aux manga qu’ils critiquaient, mais l’échelle de ces appréciations n’allait pas en-dessous de « parce qu’on est cool » ; une situation pour le moins troublante.
Pour être tout-à-fait franc avec vous, cela fait bien longtemps que je ne compte plus sur la presse spécialisée, papier ou non, pour découvrir de nouveaux titres ; je n’attends d’eux que des informations brutes – par exemple lorsqu’un éditeur achète les droits d’un manga – mais je me méfie comme la peste de leurs avis. Pour le travail critique, je m’en remets plutôt aux intervenants de forum où je suis inscrit, à quelques sites non professionnels, et à certains blogueurs ; car eux, je leur fais confiance. Et je ne supporte pas qu’un blogueur bénéficie de service presse sans l’indiquer clairement, car pour moi, cela revient à trahir cette confiance ; en ayant moi-même bénéficié, je sais que le service presse aura forcément un impact sur notre appréciation d’une œuvre, que nous le voulions ou non.

Pour les longues critiques, le plus simple consiste à faire appel à des auteurs qui, de préférence, ont apprécié l’œuvre en question.
Évidemment, je me doute qu’une seule et même personne ne puisse pas rédiger tous les articles d’un périodique. Mais il s’agit pour moi d’une technique qui fait perdre toute crédibilité à ces critiques : comment voulez-vous vous fier à l’avis d’un magazine qui aime absolument tout ce qui lui passe sous la main (y compris Space Symphony Maetel) ? C’est strictement impossible. Alors, si l’auteur est compétent, il arrivera à pointer du doigt les spécificités d’un titre, à charge pour le lecteur de décider s’il se retrouve ou non dans celles-ci. Mais sont-ils tous compétents ?
J’accepte de croire que de nombreux journalistes spécialisés possèdent encore une conscience, et qu’ils savent faire la part des choses entre leur intégrité professionnelle et les éventuels avantages qu’ils pourraient tirer de leur métier. Mais lorsque le rédacteur en chef décide qui travaillera sur quel article en fonction de son appréciation de l’œuvre concernée, ils ne peuvent que s’incliner ; au contraire, leur déontologie devient la meilleure arme de leur média : impossible de reprocher à un journaliste de dire du bien d’une œuvre qu’il a réellement apprécié (même s’il l’a reçu gratuitement).
Néanmoins, il convient de relativiser ce qui peut se passer dans le milieu des manga et de l’animation japonaise, avec l’univers des jeux-vidéo qui ne représente pas du tout la même force financière. Pour autant, il n’y a aucune raison de penser que le journalisme Doritos n’existe qu’au pays de Mario et Sonic.
C’est aussi pour cela que j’encourage le lecteur et le spectateur lambda à donner leur avis sur les œuvres, car si eux ne le font pas, nous ne pouvons pas compter sur les professionnels pour le faire à notre place.

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