Faut-il avoir peur du grand méchant Kaze Manga ?

En 2009, Viz Media vient bousculer le paysage manga en rachetant Kaze, et à travers lui sa branche Kaze Manga. Derrière ce nom se cache en réalité deux des principaux acteurs japonais du milieu de l’édition, Shueisha et Shogakukan. Et les concurrents de commencer à craindre le pire avec un marché français déjà saturé, où récupérer les meilleures licences est devenu au fil des années synonyme de survie.

Pour ma part, ce rachat ne m’inquiète pas spécialement, pour trois raisons :
– Viz Media a annoncé que Kaze Manga aurait la priorité sur l’acquisition des licences de Shueisha et Shogakukan, mais qu’ils continueraient de traiter avec les autres éditeurs.
– Shueisha et Shogakukan ne travaillaient pas avec tous les éditeurs français.
– Kaze Manga fait un excellent travail et est bien remonté dans mon estime ces dernières années, donc nous aurions pu tomber plus mal.

Concernant le premier point, j’aimerais faire un parallèle avec un autre secteur, celui des comics. Comme vous le savez sans doute, le marché américain est dominé par deux mastodontes : DC Comics (Superman) et Marvel Comics (Spiderman).
Entre ses lignes The New 52, Before Watchmen, et Vertigo, DC Comics publie plus de 70 séries régulières par mois. Si nous ajoutons les volumes reliés et les rééditions, nous nous approchons dangereusement de la centaine de publications mensuelles. Des chiffres qui donnent le tournis. Sans oublier que cet éditeur existe depuis les années 30 et a racheté au fil du temps nombre de ses concurrents – dont WildStorm – ce qui représente une somme fabuleuse d’archives. Je n’ai pas fait de comptes pour son concurrent, mais nous ne devons pas être loin des mêmes résultats.
Or, ces deux éditeurs ont décidé de vendre l’ensemble de leur catalogue à un seul éditeur français, respectivement Urban Comics et Panini Comics. Dans un sens, cela peut se comprendre puisque nombre de leurs titres actuels sont liés les uns aux autres ; cela permet de conserver une cohérence globale. Seulement, soyons honnête : aucune de ces deux maisons n’a les reins assez solides (sans parler de l’envie) pour publier tout ce qui ce fait actuellement chez les deux monstres américains, alors ne parlons pas de leurs archives.

Concrètement, sur l’ensemble des séries du New 52 de DC Comics, Urban Comics en propose actuellement une quinzaine. Concrètement, Panini Comics vient pour la première fois de publier un recueil consacré aux West Coast Avengers, série qui s’étend sur une dizaine d’années et a bénéficié de plusieurs auteurs réputés.
Pendant ce temps, les autres éditeurs français n’ont pas accès à ces catalogues, et doivent se contenter de faire les fonds de tiroir de Dark Horse Comics, Avatar Press, Image Comics, ou Fantagraphics. Aujourd’hui, le lecteur a plus de chances de trouver un titre mineur d’un petit éditeur américain que certains classiques DC Comics ou Marvel Comics ; et avec Urban Comics qui annonce publier prochainement une série parallèle du Doom Patrol de Grant Morrison mais pas le titre principal, je me dis que ce n’est pas près de s’arranger.
Quand je vois ça, je me dis que, finalement, les éditeurs de manga sont mieux lotis. Certes, des licences importantes vont leur passer sous le nez, mais ils conservent le droit de piocher parmi les séries Shueisha et Shogakukan qui n’ont pas encore trouvé acquéreur.

Ce qui m’a poussé à faire cet article, c’est d’abord une interview de Dominique Véret, le fondateur d’Akata, dans laquelle il fustige notamment Kaze Manga pour sa concurrence déloyale. Seulement, je trouve qu’il se contredit un peu dans ses propos, affirmant d’un côté que Kaze Manga lui vole des licences, et expliquant de l’autre que la politique d’Akata s’appuie sur la capacité de son équipe à dénicher des petites perles, à publier des titres osés, et à travailler sur des secteurs et des genres sur lesquels ses concurrents ne s’aventurent pas. A l’entendre, il n’y aurait donc aucune raison pour que Kaze Manga soit intéressé par les mêmes séries qu’eux, alors pourquoi une telle gueulante ?
Ce qui est assez amusant dans cette interview, c’est qu’il arrive à la fois à reprocher à Kaze Manga de lui voler ses auteurs en monopolisant les licences, et à râler car il n’a pas pu acquérir le dernier titre de Hiromu Arakawa – mangaka jusque-là publiée exclusivement chez Kurokawa – alors qu’il correspondait parfaitement à sa politique éditoriale. Cherchez l’erreur…
Honnêtement, je ne sais pas encore qui a acquis cette série ; et comme l’auteur a changé d’éditeur au Japon, elle ne sera peut-être pas chez Kurokawa. Mais cela ne rend pas Akata légitime pour autant.

Un tweet – depuis supprimé – publié sur le compte d’Akata, en rajoute une couche. Dans celui-ci, un responsable d’Akata appelait au boycott des titres Kaze Manga, car ils venaient de leur voler un auteur, ce qui pour eux correspondait à un manque total de déontologie et de respect.
Dans les faits, voilà ce qui s’est passé : Kaze Manga a acquis Terra Formars, série dessinée par Kenichi Tachibana, déjà dessinateur de L’Affaire Sugaya, publié chez Akata. L’éditeur est donc parti du principe qu’il avait la priorité sur la licence.
En France, nombre de directeurs de collection manga se connaissent, discutent entre eux, et essayent de respecter les auteurs « traditionnels » de chacun, même si parfois la logique commerciale prend le dessus ; il y a aussi des cas comme Kaori Yuki, qui a changé d’éditeur au Japon ce qui se répercute dans sa publication à l’étranger. Mais pour moi, un auteur associé à un éditeur, ce serait Masakazu Katsura chez Tonkam ou Akira Toriyama chez Glénat : des mangaka proposés de longue date chez un éditeur et dont tous les titres disponibles en France auraient été publiés par celui-ci. Si, maintenant, il suffit d’avoir sorti un one-shot et de dire « preum’s ! », pour considérer son dessinateur comme chasse-gardée, nous n’allons pas nous en sortir.
Pour ne rien arranger, malgré son nom – qui suggère une histoire tournant autour de la terraformation, donc de la nature – Terra Formars a la réputation d’être un titre de science-fiction plutôt violent, et ne rentre donc pas dans les critères habituels d’Akata.

Faut-il avoir peur de Kaze Manga ? La publication prochaine de séries parallèles de Naruto et One Piece, apparemment imposée par les décideurs japonais, tend à prouver qu’il faut effectivement se méfier, puisqu’ils coupent l’herbe sous le pied de Kana et Glénat (même si rien n’indique que ces-derniers auraient voulu acquérir ces titres). D’un autre côté, il est rassurant de voir Kaze Manga continuer son travail d’éditeur, et ne pas se contenter des grosses productions en essayant de proposer des titres plus anciens, plus atypiques.
Il serait bon de ne pas les diaboliser comme le fait Akata – dont l’équipe ne sort pas grandie de ces polémiques – sous prétexte qu’ils ont été rachetés par les Japonais. Je ne me vois pas leur reprocher de publier l’excellent Level E, alors que Kana – qui s’occupe habituellement les titres de Yoshihiro Togashi – aurait eu largement le temps d’acheter la licence mais ne l’a pas fait (le manga date de 1996).
Pour finir, je rappellerai que certains éditeurs se débrouillent très bien sans passer par la Shueisha. A bon entendeur.

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8 commentaires pour Faut-il avoir peur du grand méchant Kaze Manga ?

  1. Tetho dit :

    Ce qui me fait le plus peur chez Kaze Manga est l’ambition ouverte de la boite de continuer à augmenter son nombre de sortie mensuelle alors que le marché est en crise et au bord de l’effondrement (c’est pas les seuls, Pika est assez fort à ce petit jeu aussi). Ça me parait assez inconscient comme politique, façon « Notre maison brule et nous regardons ailleurs. ». Je dirais bien qu’au fond c’est leur problème et que quand ils devront licencier ils payeront le prix de leurs erreurs, mais les premiers à trinquer seront nous, les lecteurs.

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    • Gemini dit :

      Ben Pika, ce n’est pas compliqué : ils ont calculé qu’un tome 1 rapportait plus qu’un tome 2, et encore plus qu’un tome 3 ; donc ils multiplient les débuts de série, puis les arrêtent ou les ralentissent. Heureusement, Kaze Manga semble plus soigneux avec ses titres.

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    • Vrille dit :

      Il est possible (un gros, gros conditionnel) que Kazé manga veuille inondé le marché, pour bénéficier pleinement d’une reprise après son effondrement. Etant le seul (ou l’un des seuls) éditeurs ayant été capable de tenir, et alors en position de quasi monopole.
      Et puis, si effondrement il y a, est-ce un mal ?

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  2. inico dit :

    La politique d’aujourd’hui d’un éditeur n’est pas forcément celle de demain.
    Pense par exemple aux multiplexes cinés qui proposent des films « intellos » principalement pour tuer les salles indépendantes.
    Qui, elles, pour tenter de survivre tant bien que mal se retrouvent quasi obligées (presque en vain) à programmer des blockbusters plus ou moins respectables pour ne pas couler ou couler moins vite.
    Mais au final, le but du multiplexe, c’est surtout le rendement immédiat. Comme les éditeurs avec un tome 1, si au bout d’une semaine un film montre des signes de faiblesses… zou dehors.
    Et aussi vendre du pop-corn et du coca (parallèle à faire avec les produits dérivés): à nombre égale d’entrée, on préférera toujours le bon film ricain ou la grosse comédie qui tâche au film d’auteur ou au film français.

    Donc méfiance, oui. Mais surtout méfiance envers le monopole qui est souvent malsain.
    Mais que faire ?
    Boycotter ? Le parallèle avec le ciné s’arrête là, car dans le cas d’un livre on a le choix du titre, pas de l’éditeur. Et mon volume d’achat est trop restreint pour que je m’amuse à cela.
    Je vais donc observer et naïvement croire en ces bonnes gens qui aiment leur travail et respectent leurs lecteurs.

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    • Gemini dit :

      L’avantage de Kaze Manga, c’est que l’éditeur s’est bâti sur les ruines d’Asuka, dont l’équipe était composée de professionnels passionnés. Il m’arrive de converser avec un d’eux sur le forum de Mangaverse – où nous trouvons aussi les directeurs de collection de Soleil Manga, Glénat, Akata (pour les shôjo), et Kurokawa – et je sens de sa part un intérêt loin d’être simplement mercantile, ce qui dans un sens rassure. Sans compter que Kaze Manga possède un catalogue qui ne se limite pas aux blockbusters en puissance, puisqu’il essaye de proposer des titres moins attendus, comme Cyber Blue, Shi Ki, ou prochainement le Cœur de Thomas. Entre sa communication et ses choix éditoriaux, c’est un éditeur qui me renvoie une image bien plus positive que celle d’un Pika ou d’un Panini Comics. Je conçois que le contrôle des Japonais leur impose des titres dont ils ne voudraient pas forcément, ainsi qu’un grand nombre de volumes chaque mois, mais pour moi ils ont su malgré tout garder leur âme.

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  3. Ping : La revue de presse du 15 au 21 octobre | Club Shojo

  4. Synthese dit :

    Article très interessant,

    Ce qui m’étonne dans vos discussion s’est l’impression que le nombre de bonnes séries mais aussi de bon éditeurs est très limité. Je ne suis pas vraiment les sorties manga en France même si je suis en contacte avec leurs attaché de presse mais d’un point de vue japonais, je pourrais lire de manga valables tout les jours pendant 1 mois rien qu’avec les prepublication.

    Tu parle surtout des gros editeurs japonais déjà bien représentés en France (grosses licences Shonen) mais il ne faut pas oublier les plus petits comme ASCII Media Works, Enterbrain et compagnie. Quand je me rend dans une librairie spécialisé en France, je suis toujours frappé par le manque de titre pour adultes et de niche. Plus qu’un manque s’est une sur-représentation des shonen à la Jump Weekly. Quand je vais en librairie au Japon, les premières choses que je vais voir sont le G’S magazine avec ses célèbres 4 Koma, Fellows (4 magazines qui regroupe de One Shot de plusieurs genres), ou encore le Sirius de Kodansha qui il me semble n’est pas trop suivis par les éditeurs français quand on vois le temps qu’il leur à falut pour sortir les Yozakura Quartet alors que ça à été le Top 1 de Sirius pendant quelques temps.

    Pour ta partie sur la chute irrémédiable du marché du papier, manga en tête, j’ai une très bonne nouvelle, coté japonais ils commencent doucement à se tourner vers le numérique. Pixiv un site d’illustration reussis à publier en ligne gratuitement les magazines de prépub de plusieurs éditeurs. Pour certains on ne peu lire que les premier chapitres d’une nouvelle série mais pour d’autres s’est le magazine en entier. On peu espérer des japonais un recherche de déboucher numériques pour le voir apparaitre à son tour sur le marché français.
    Il y a aussi une chose qui m’attriste s’est la non publication de nouvelles par les éditeurs français. Il y en à qui on essayer de le faire mais ça a l’air d’être rapidement passé à la trape. Je suis sur que certains connaissent les Bakemonogatari, Denpa tekina Kanojo et autres qui à l’origine étaient des nouvelles avant une adaptation manga/anime. En France on à trop l’impression que l’ordre des choses est : manga > anime et ils se privent d’un potentiel marché de fans de literature japonais (qui est très important en France). De là à ce qu’ils imaginent faire un animé en partant d’une illustration (Black Rock Shooter).

    A un moment tu parle de produits dérivés. Peu être que ce type de marketing ne pas solvable en France mais au niveau produit dérivé on trouve vraiment pas grand chose en France. Les seuls qui ont l’air de tenir un peu sont One-Piece et un peu Naruto. Les Figurines haut de gamme n’arrivent toujours pas à se retrouver de façon officiels en France. Pourtant des grands acteurs comme Good Smile Company se sont bougé mais sans la participation des détenteurs de licence ça n’aide pas. La seul autre chose valable en produits dérivé sont les statuettes très chers de Tsume qui ne touchent qu’un petit morceau du publique (en plus ils font surtout les Shonen). Derrière ça on trouve du Pokemon et s’est finis. Je pense que des fournitures scolaires autour des grosses licences, ou encore du vestimentaire et accessoire officiel comme le propose Cospa pourrais trouver preneurs. Jamais vu un Gunpla en france pourtant les maquettes se vendent chez nous aussi. Si on prend la licence evangelion pour sortir du Shonen, au Japon ils montent des Evangelion Store avec que des goodies, il doit bien y avoir quelques produits qui marcheraient en france (peu être que les gouttes pour les yeux Evangelion marcheraient pas). Au final ils préfèrent voir tout le monde se jeter sur des copies chinoises de mauvais qualité lors de la Japan Expo.

    Voila s’est un peu mon analyse mais j’espère que des gens plus pointu que moi en manga et en France viennent rebondir sur ce que je dis car je ne me concidère pas comme très callé en manga.

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    • Gemini dit :

      Le problème, c’est que le marché japonais s’adresse aux lecteurs japonais, et le marché français aux lecteurs français, si tu vois ce que je veux dire. Pourquoi les éditeurs français ne publient pas plus de titres adultes / de niches ? Ben parce que cela ne se vend pas, tout simplement. Et une série qui ne se vend pas est une série qui s’arrête. Résultat de nombreux lecteurs se méfient de certains titres – à plus forte raison selon leur éditeur – et ne les achètent pas par peur d’un arrêt prématuré, ce qui diminuent encore leurs ventes ; c’est un cercle vicieux.
      Quelques séries plus atypiques – au regard du reste des sorties – comme Thermae Romae ou Les Vacances de Jésus & Bouddha arrivent à faire leur trou, mais parce qu’ils ont été bien accompagnés par leur éditeur ; tout cela a un coût, à la fois financier et humain.
      La plupart du temps, un éditeur balance un titre sur le marché sans vraiment en faire la promotion, et attend de voir s’il va fonctionner tout seul comme un grand (ou pas). Et pour être sûr d’obtenir, dans le lot, une « bonne surprise » en terme de ventes, il multiplie les sorties quitte à laisser de côté les déceptions ; d’autant qu’un tome 1 se vend toujours plus que la suite d’une série.

      Les produits dérivés, c’est un autre problème. Non seulement une boutique qui a pignon sur rue devra payer les frais de port depuis le Japon, mais aussi des taxes ; ensuite, elle ajoutera sa marge au prix final, ce qui est bien normal. Pour l’acheteur, cela revient moins cher de prendre une figurine directement sur un site d’achat japonais comme HLJ et de payer seulement les frais de port. Cette dernière méthode possède un autre avantage : il aura la certitude d’avoir un produit officiel et non une contrefaçon, car il ne faut pas se leurrer, de nombreuses boutiques françaises ne proposent que des produits dérivés pirates (parfois sans en avoir conscience).
      Il y a quelques années, je me souviens d’une organisatrice de convention, qui m’avait expliqué qu’ils laissaient les stands de produits HK en connaissance de cause, pour les visiteurs qui n’avaient pas les moyens de s’offrir de l’officiel… En France, il existe plusieurs libraires qui commandent leurs produits dérivés au Japon, qui sont sérieux, mais ils ne sont pas forcément les plus nombreux.

      Quant au format numérique, je n’ai rien contre à condition d’avoir le choix et de pouvoir prendre ma version papier. Si un manga ne sort en France qu’en numérique, ce sera sans moi.

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