Chris Marker, un réalisateur marquant

Le 29 Juillet 2012, Chris Marker aurait pu, s’il l’avait voulu, fêter son 91ème anniversaire. Ce jour-là, un de ses amis le trouvera mort dans son appartement. Un appartement qui n’était d’ailleurs pas le sien, mais prêté par Costa-Gavras. L’homme n’était pas riche.
Il laisse derrière lui un héritage considérable, mais aucun héritier au sens de la loi.

Christian-François Bouche-Villeneuve nait en 1921 à Neuilly-sur-Seine. Lorsqu’il entre dans la Résistance, il prend le nom de Chris Marker ; comme d’autres, il le conservera une fois revenu à la vie civile.
De l’homme, nous savons peu de choses, tant il aimait entretenir le mystère sur lui-même et fuir les caméras quand il ne les tenait pas de ses propres mains. Réputé séducteur – au point qu’il se refusera de se présenter aux femmes dans les derniers mois de sa vie, afin qu’elles ne gardent pas de lui le souvenir d’un être diminué – ami et collaborateur de nombreux artistes, perfectionniste au point de régler lui-même les détails de sa rétrospective à la Cinémathèque, il fût « le plus connu des cinéastes inconnus », titre étrange en forme de pied de nez qui résume bien le bonhomme.

En regardant pour la seconde fois L’Armée des 12 Singes, de Terry Gilliam, je remarque au début une dédicace, indiquant qu’il s’est inspiré d’un film nommé La Jetée, d’un certain Chris Marker. D’un naturel curieux, je décide de me renseigner, et découvre sous ce nom un réalisateur français ; j’apprendrai plus tard qu’il est suffisamment reconnu par le monde du cinéma pour être étudié dans des universités américaines. La vue de La Jetée m’oblige à me poser cette question fatidique : pourquoi son auteur n’est-il pas plus connu ? C’est bien là la tragédie de Chris Marker.
A ce jour, je n’ai vu qu’une fraction de son œuvre, mais elle me suffit pour affirmer qu’il s’agit bien d’un des plus grands génies du cinéma français.

La Jetée (1962) est un moyen-métrage de 26 minutes, présenté sous la forme d’un roman photo. Aucun mouvement, seulement des images immobiles, et une voix pour nous conter cette histoire extraordinaire, celle d’une société isolée dans les souterrains d’un Paris contaminé par les vestiges de la IIIème Guerre Mondiale. Des scientifiques y effectuent sur la population des expériences étranges, visant à renvoyer leur esprit dans le passé ; mais peu survivent au choc provoqué par une renaissance dans un autre temps. Le héros, hanté par un souvenir particulièrement fort de son enfance, est un candidat idéal en raison de l’encrage de son esprit dans le passé.
Malgré des contraintes techniques apparemment infranchissables, Chris Marker réalise un film grandiose grâce à l’intelligence de son scénario et de sa mise en scène. Une leçon de cinéma qui nous prouve qu’il n’y a pas besoin de budgets faramineux pour produire une œuvre qui fera date : il suffit d’avoir de l’imagination. Pour le reste, je vous laisse savourer la vidéo ci-dessous.

Le Fond de l’Air est Rouge (1977), sous-titré « Scènes de la Troisième Guerre mondiale (1967-1977) » est une fresque de 3 heures – apparemment 4 dans son montage original – retraçant une période de 10 ans commençant avec la mort du Che, et focalisé sur la révolution à travers le monde – y compris Mai 68 – et la mise en place plus ou moins réussie de démocraties socialistes. Chris Marker ne cachait certainement pas ses sympathies pour le Communisme, et il fût d’ailleurs militant. Il évoque dans ce long documentaire l’histoire du monde à travers l’histoire de la révolution, au moyen de témoignages d’époque et d’images choc. Son travail le plus faible que je tenais à vous présenter dans cet article, mais il n’en demeure pas moins fort instructif.

Le Tombeau d’Alexandre (1993) appartient aux films documentaires qu’il a réalisé sur différents cinéastes, comme Andrei Tarkovski – que j’ai vu et dont je ne parlerai pas ici, car je ne le trouve pas indispensable – ou Akira Kurosawa. Celui-ci nous parle de Aleksandr Medvedkin. Vous ne le connaissez pas ? Franchement, je ne le connaissais pas non plus, mais il semble avoir eu une vie passionnante ; comme le dit Chris Marker dans son film, ce réalisateur a eu le malheur de naitre communiste dans un pays où les dirigeants faisaient seulement semblant de l’être.
Ce long-métrage de 2 heures – tout de même – peut être perçu de deux façons. Il nous raconte la vie et la carrière du bonhomme, évoquant notamment son chef d’œuvre Le Bonheur et la façon dont il a été exporté. Mais à travers Medvedkin, il sera aussi grandement question de l’histoire de la Russie (avec ses procès politiques) et de son cinéma, obtenant ainsi un documentaire passionnant et d’une grande pertinence. Un peu comme le film Hôtel Terminus de Marcel Ophüls, le sujet premier ne sert parfois que de prétexte pour inscrire la petite histoire dans la grande. Le résultat est une œuvre au moins aussi indispensable que La Jetée.

La carrière de Chris Marker s’inscrit entre documentaire et fiction, dans un relatif anonymat à la différence de nombre de ses proches, comme Costa-Gavras, Alain Resnais, ou Yves Montand. S’il l’avait voulu, il serait aujourd’hui un des réalisateurs les plus connus et reconnus de sa génération, tant son intelligence, son sens de l’image, et sa façon de traiter ses sujets donnent lieu à des œuvres percutantes destinées à s’inscrire dans la durée. En espérant que ta mort ouvrira la porte de ton art à toute une nouvelle génération ; ce n’est jamais que quand ils sont parti que nous nous rendons compte à quel point certains êtres étaient indispensables.
Je vais maintenant poursuivre ma découverte de ce réalisateur. Bon film à tous !

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4 commentaires pour Chris Marker, un réalisateur marquant

  1. Nautawi dit :

    Tout d’abord, un grand merci pour m’avoir fait découvrir La Jetée. J’ai regardé cette oeuvre avec une certaine curiosité dû à L’armée des 12 singes, puis je me suis retrouvé totalement happé par son ambiance, sa puissance narrative et la force des photographies. C’est un petit film par sa longueur et ses moyens, mais absolument magnifique par sa technique, sa justesse dans la narration et son histoire prenante et émouvante.
    Plus on suit La Jetée, plus on est aspiré par son histoire, sa narration, ses personnages semblant vivant alors que ce ne sont que des photographies. Et plus on se laisse emporter par le film, plus on sait pertinemment comment cela va se terminer – comme si c’était notre instinct qui nous mettait en garde au fur et à mesure.

    J’ai donc été incroyablement impressionné par ce petit film. J’espère que les autres films du réalisateur me procureront d’égales surprises et que son talent se ressent encore, malgré leurs ahurissantes longueurs.

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    • Gemini dit :

      Ravi que cela t’ait plu.

      Les autres films ont des longueurs variées ; son documentaire sur Andrei Tarkovski dure 45 minutes, celui sur Akira Kurosawa 75 minutes… Quant aux deux heures du Tombeau d’Alexandre, je ne les ai absolument pas vu passer.

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