Django se Déchaine !

Quentin Tarantino va bientôt débarquer avec Django Unchained, son nouveau long-métrage. L’occasion de se préparer psychologiquement en réalisant un petit tour d’horizon de films probablement bien utiles pour saisir les références de son prochain travail.

Quentin Tarantino incarne une tendance clairement établie depuis quelques années à Hollywood : faire du neuf avec du vieux. Mais chez lui, point de remake ; plus des hommages appuyés à des genres et des acteurs qu’il admire, bardés de références de tous poils, mais accessibles aussi bien pour le cinéphile compulsif que pour le spectateur qui saura apprécier son style fantasque. Chacun de ses films peut se voir comme une variation autour d’un genre en particulier : la blaxploitation dans Jackie Brown, la vengeance dans Kill Bill, la course poursuite dans Death Proof, ou la guerre dans Inglourious Basterds. Néanmoins, il ne s’agit là que de tendances générales, puisqu’en réalité, chacun fourmille de références à de nombreuses productions différentes.

Django Unchained peut se voir comme sa façon de s’attaquer au western à l’italienne, communément appelé le western spaghetti ; par opposition au western choucroute ou au western paella, même si – pour rester dans la métaphore culinaire – il possède aussi une variante nommée le western fayot. Je n’invente rien.
Il y a des signes qui ne trompent pas. Déjà, le réalisateur a largement prouvé son attachement au genre, notamment en pillant quelques bandes-sons mythiques qui lui sont associées, de La Resa dei Conti à Il Mercenario. Il aime le cinéma italien au sens large – le titre Inglourious Basterds est tiré d’un film de guerre de Enzo G. Castellari – mais le western italien, c’est décidément son truc.
Ensuite, le mot Django renvoie au célèbre personnage du film éponyme de Sergio Corbucci, incarné par Franco Nero. Ce long-métrage culte, un des pionniers du genre, connaitra plusieurs suites plus ou moins officieuses, les distributeurs français en particulier n’hésitant pas à mettre le nom Django dans de nombreux titres de westerns en espérant attirer le spectateur.
Pour finir, Tarantino a tourné dans le propre western spaghetti de ce taré de Takeshi Miike – Sukiyaki Western Django (encore Django) – et va participer au second film réalisé par Franco Nero. Un signe, même si concernant Tarantino et Nero, j’aurais préféré la relation inverse et voir l’Italien dans Django Unchained ; ça aurait été logique, mais le casting annoncé peut encore évoluer. Pour l’instant, ledit casting compte officiellement Samuel L. Jackson, Leonardo di Caprio, Kevin Costner, et bien sûr Christoph Waltz, ce qui fait déjà rêver.

Le western spaghetti est né au début des années 60, alors que le western traditionnel américain s’essoufflait et que l’Allemagne venait d’entamer une série de films à succès, centrés sur le personnage de l’indien Winnetou (interprété par le Français Pierre Brice).
Pour le grand public, le genre est avant tout associé à Sergio Leone et à sa trilogie du Dollars – Per un Pugno de Dollari, Per qualche Dollari di piu, et Il Buono, il Brutto, il Cattivo – son culte C’era una volta il West, et son moins culte Giu la Testa ; ces deux derniers long-métrages représentant plus la fin d’une époque que des œuvres vraiment ancrées dans le western.
Il n’est pourtant pas le seul à avoir donné ses lettres de noblesse au genre, lequel aura connu de nombreux réalisateurs et acteurs de talent, italiens ou étrangers, de Sergio Corbucci à Robert Hossein en passant par Bud Spencer et Clint Eastwood.

Il faut tout de même avouer que le western italien représente plus un style qu’une nationalité. Il n’était pas rare que ces films soient des co-productions européennes, comme il n’était pas rare d’y croiser des réalisateurs et acteurs étrangers, comme indiqué plus haut ; même Miou-Miou, qui a joué dans le fort sympathique Une Genio, due Compari, un Pollo aux côtés de Terence Hill.
Pour s’exporter à l’étranger, les producteurs n’hésitaient pas à jouer la carte de l’américanisation. Par exemple, de nombreux acteurs américains ont incarné des personnages dans ces films ; à l’époque, le succès du cinéma italien attirait des acteurs n’arrivant pas à percer au pays, ou en fin de carrière. Pour Clint Eastwood, cela a représenté un tremplin inespéré pour le succès que nous lui connaissons aujourd’hui. Certains ont connu le plus gros de leur carrière en Italie, comme le génial Lee Van Cleef. Pour d’autres, l’Italie n’aura été qu’une étape dans une longue descente aux enfers, qui les conduira jusqu’à des productions honteuses aux Philippines (voir le site Nanarland pour plus de détails).
L’autre technique courante consistait tout simplement à affubler des pseudonymes à consonance anglo-saxonne à de purs produits italiens ; c’est ainsi que Giuliano Gemma deviendra Montgomery Wood, mais le cas le plus célèbre reste celui de Terence Hill et Bud Spencer, deux anciens champions sportifs (oui même le gros barbu) reconvertis dans le cinéma, plus connus sous leurs noms d’acteurs que sous leurs vrais patronymes. Ce-dernier avouera plus tard avoir composé son pseudonyme en combinant le nom de l’acteur Spencer Tracy avec celui de sa marque de bière favorite.
Et pour répondre de suite : non Ennio Morricone n’a pas participé à tous les westerns italiens ; il a laissé la place de temps à autre à Luis Bacalov, Francesco de Masi, ou Carlo Savina, tandis qu’il allait travailler sur d’autres productions.

Le western traditionnel exalte les valeurs américaines. Il encense la conquête de l’Ouest, la passion des pionniers, et le courage de ceux qui tentaient de faire régner la loi coute que coute (avec tout de même des exceptions comme Forty Guns ou High Noon). Avec John Wayne et Ronald Reagan comme porte-étendards, difficile de faire autrement. Mais tout cela, les Italiens n’en ont strictement rien à faire. Eux voient le Farwest comme le chaos, un endroit où les forts mangent les faibles, où triomphe la violence et où les colts ont remplacé la parole.
Il existe plusieurs courants dans le western italien ; ou plus exactement, de mon point de vue, une forme principale qui va connaître plusieurs déclinaisons. Ce courant principal est celui des titres les plus connus, les classiques avec Clint Eastwood, Franco Nero, et Lee Van Cleef. Il serait facile d’énoncer une succession d’archétypes pour les définir, tout en n’oubliant jamais que certains réalisateurs prenaient un malin plaisir à casser ces mêmes poncifs ; par exemple, là où l’immense majorité se déroulent dans des déserts, Il Grande Silenzio de Sergio Corbucci prend comme toile de fond un hiver glaciale de l’Utah. Dans les westerns italiens, nous retrouvons fréquemment des histoires de vengeance – même si le mot vendetta conviendrait mieux – de retour au pays, ou de flingueur solitaire. La violence, physique et morale, est très présente, ainsi que l’aspect sexuel. Les personnages principaux sont rarement des figures positives ; il s’agit souvent de criminels, et de toute façon même les plus preux n’hésiteront jamais à faire parler la poudre. Ce qui est sûr, c’est que de nombreux westerns italiens reposent essentiellement sur leurs protagonistes et leurs oppositions. Derrière tout cela, il n’est pas rare de trouver de véritables messages, comme chez Sergio Sollima, lequel aimait à placer des sous-textes profondément politiques dans ses œuvres.
En parallèle de ce style classique, le principal courant fût probablement le Zapata, dont le mètre-étalon pourrait bien être Giu la Testa, de Sergio Leone. Ici, l’action ne se déroule plus aux USA – ou alors très peu – mais au Mexique, plus précisément lors de la Révolution Mexicaine. C’est-à-dire dans les années 1910, un détail qui a son importance car il justifie la présence d’éléments qui pourraient sembler anachroniques dans un western traditionnel, comme des automobiles. Bien souvent, nous allons suivre les aventures de révolutionnaires, ou plus certainement de criminels qui se prennent pour tels et en profitent pour s’enrichir. Nous y retrouvons aussi fréquemment la figure de « l’étranger », personnage venu d’ailleurs embarqué dans cette révolution, parfois de son plein gré parfois malgré lui. Un des intérêts par rapport au courant classique, c’est que l’exaltation politique et révolutionnaire peut mener à des comportements encore plus extrêmes que le simple appât du gain. Pour certaines mauvaises langues, le Zapata facilitait aussi le choix des acteurs, les Italiens ressemblant plus à des Mexicains qu’à des descendants de colons irlandais…
Dans les années 70, le western italien sombre, violent, et parfois politisé, va laisser progressivement la place à une nouvelle forme plus légère de cinéma, incarnée par Terence Hill et parfois son compère Bud Spencer : le western fayot. Un western burlesque avec de l’humour et beaucoup de baffes, souvent axé autour d’un personnage principal roublard mais pas toujours bien honnête. Comme un symbole, Il mio Nome e Nessuno – co-réalisé par Tonino Valerii et Sergio Leone – incarne un passage de relai entre le western italien classique et le western fayot, à travers la relation Henry Fonda / Terence Hill.

Pour compléter cet article loin de se vouloir exhaustif sur le sujet, je vais mentionner quelques titres parmi mes favoris, ce qui vous donnera une vague idée des films à voir pour les curieux et les amateurs du genre. Sans toutefois passer par la carte Sergio Leone, car cela reviendrait à faire dans la facilité ; de toute façon, il faut voir ses 5 westerns – ceux dont il est le réalisateur principal, puisqu’il a participé à de nombreux autres films de Il mio Nome e Nessuno à Cimitero Senza Croci – des œuvres indispensables pour tout amateur de cinéma qui se respecte.

La Resa dei Conti (1966) de Sergio Sollima
Vamos a Matar Companeros (1970) de Sergio Corbucci
I Giorni dell’ira (1968) de Tonino Valerii
Django (1966) de Sergio Corbucci
Quella Sporca Storia nel West (1968) de Enzo G. Castellari
El Chuncho, Quien Sabe ? (1967) de Damiano Damiani
E Dio disse a Caino (1970) de Antonio Margheriti
Il Grande Silenzio (1968) de Sergio Corbucci
Il Mercenario (1968) de Sergio Corbucci
Da Uomo a Uomo (1966) de Giulio Petroni

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