Les Petites Insolences de Garth Ennis

Aujourd’hui, j’ai décidé de revenir plus longuement sur un de mes auteurs fétiches, et sur mes séries favorites de cet auteur. Son nom : Garth « Fucking » Ennis !

Les manga, c’est bien. Les BD européennes, c’est bien aussi. Mais il faudrait voir à ne pas oublier les comics. Un univers que j’ai découvert il y a un peu plus d’une dizaine d’années, que j’ai appris à connaitre, et qui m’a offert de nombreuses lectures mémorables. Parmi les auteurs que j’apprécie, un nom revient régulièrement depuis quelques années, celui de Garth Ennis.
Garth Ennis possède plusieurs particularités en tant que scénariste. Tout d’abord, il n’est pas américain. Vous me direz, il n’est pas seul dans ce cas parmi les auteurs de comics ; certains des plus connus à l’heure actuelle – Alan Moore, Warren Ellis, Grant Morrison, Mark Millar, pour ne citer qu’eux – se trouvent exactement dans la même situation. Sauf que chez Garth Ennis, cela se ressent ; sa nationalité semble lui procurer un recul nécessaire pour analyser avec un cynisme rare des aspects de l’Amérique qui lui déplaisent fortement, à commencer par le patriotisme forcené.
Seconde particularité : il n’aime pas les super-héros, des personnages qui pour lui manquent de crédibilité, nient la nature profonde de l’homme, et incarnent des valeurs digne des plus mauvaises campagnes de propagande. Là encore, pourquoi pas, il pense ce qu’il veut. Sauf que, comme il s’agit d’un homme compliqué, détester les super-héros ne l’empêche pas d’écrire à leur sujet, mais d’une façon toute personnelle.

Vous l’aurez compris, Garth Ennis est un auteur anticonformiste. Il se distingue par son cynisme, ses œuvres par leur violence et leur côté transgressif et blasphématoire, voire parfaitement immoral. Ce qui ne les empêche de posséder ni – de temps à autre – un sous-texte pertinent, ni d’authentiques qualités d’écriture. Pour qui adhère à son ton et à ses thèmes récurrents – les super-héros, la guerre, Dieu, et toutes les formes de sexualité possibles et imaginables – il y a de quoi prendre un sérieux pied devant ses histoires iconoclastes, sales, et jouissives. Âmes sensibles s’abstenir, tant l’auteur semble disposer d’une liberté de ton à priori rare dans l’industrie du comics, même si cela lui a aussi apporté quelques soucis par le passé.
Mais intéressons-nous à quelques-unes des histoires en question.

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Garth Ennis commence sa carrière de scénariste en 1989. Si son premier projet important reste son passage sur Judge Dredd – un personnage qui colle parfaitement à son style – c’est bien Hellblazer qui lui apporte une véritable notoriété au pays de l’Oncle Sam.
Hellblazer raconte la vie de John Constantine, un personnage créé par Alan Moore pour sa série Swamp Thing ; c’est Jamie Delano qui, en particulier, apportera ses lettres de noblesse au titre. Selon Warren Ellis, John Constantine est l’incarnation de l’Angleterre sous Margaret Tatcher, un anti-héros désabusé, cynique, et éthylo-tabagique. Officiellement, il s’agit d’un détective privé spécialisé dans le paranormal ; dans les faits, il imite Humphrey Bogart et s’occupe surtout de faire le ménage après que quelqu’un se soit amusé à jouer avec des forces qui le dépassaient.
Dès son arrivée sur la série, Garth Ennis nous pond Dangerous Habits, une histoire qui tire le meilleur du personnage, transcende le titre, et le fait passer du statut de comics de qualité à celui de lecture incontournable, en profitant au passage pour donner un bon coup de pied dans les couilles du lecteur.
Dans cette histoire, John Constantine va être confronté à son pire ennemi : son propre corps. Il a un cancer. Il avait toujours pensé qu’un démon quelconque aurait sa peau, mais pas celui des cigarettes. Le temps est donc venu de faire le point sur sa vie. Mais John ne compte pas se laisser faire si facilement : pour vaincre son cancer, il est prêt à tout. Même au pire.
Garth Ennis a parfaitement saisi son personnage, à commencer par son cynisme et son opportunisme. Il a aussi compris que son univers démoniaque lui ouvrait de nombreuses possibilités, y compris celle de transformer l’eau bénite en Guinness. Dangerous Habits est une œuvre jouissive car politiquement incorrecte, prônant un individualisme extrême et s’achevant par un doigt tendu à la face du monde. Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire la suite de son travail sur Hellblazer – notamment car la gestion des droits en France est compliquée, et j’ignore bien ce que fera son nouvel éditeur – mais si c’est du même niveau, je crois que je prendrai la VO sous peu.

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Preacher peut facilement être considéré par la première grande œuvre originale de Garth Ennis. Écrite dans le courant des années 90, elle narre l’histoire de Jesse Custer, révérend d’une petite bourgade du Texas qui parle à l’esprit de John Wayne, et qui commence sérieusement à haïr ses paroissiens. Pas pour longtemps, heureusement, puisque le jour où il entre en contact avec Genesis, un entité divine, sa vie prend un tournant inattendu ; la ville et ses habitants partent en fumée, et lui se retrouve avec un pouvoir tout-puissant, le Verbe, qui oblige ceux qui l’écoutent à lui obéir. Même s’il leur dit « fuck yourself ! » (je vous laisse imaginer le résultat). Avec l’aide de son ex-petite amie tueuse professionnelle et d’un vampire irlandais, il décide de partir à la recherche de Dieu pour lui asséner ses quatre vérités dans la gueule, avec ses poings si besoin.
Concrètement, Preacher raconte le voyage de notre trio dans tous les USA (ainsi qu’un court passage dans le Sud de la France). L’occasion pour l’auteur de parler de ce que ce pays peut avoir de pire. Plutôt qu’une description de ses qualités – je serais obligé d’utiliser les mêmes mots que dans le reste de cet article – je préfère revenir sur quelques éléments que les lecteurs curieux trouveront dans cette série.
Ce comics en 9 volumes contient notamment des bouseux, des fous de dieu, des anges corrompus, des cowboys immortels, des sectes en tout genre, des consanguins, des avocates adeptes du cuir et du salut nazi, des tueurs en série, des détectives privés spécialisés dans le sexe, des mecs avec des tronches de cul (littéralement), des sodomites aux pratiques variées dont certains avec un goût prononcé pour le fromage, des boulimiques, des divinités en vacances, des flics véreux ou débiles mais parfois les deux, des minables qui écrivent des obscénités dans le désert, des filles qui aiment les animaux mais alors vraiment beaucoup, des cannibales, des sorciers voodoo, des nazis en exil, et le fantôme de John Wayne.
Si cette énumération ne vous fait pas peur, c’est que vous êtes prêts psychologiquement à affronter Preacher, mais dites-vous bien que je n’ai pas mentionné le pire. Lisez-le en VO si vous en avez l’occasion, mais en raison de la retranscription de quelques accents locaux sur le papier, certains mots sont parfois délicats à saisir.

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S’il ne s’agit pas d’un incontournable de l’auteur, je tiens tout de même à mentionner The Pro, d’une car je me suis bien amusé à sa lecture, et de deux car ce court comics – probablement parti d’un délire – préfigure bien le futur chef d’œuvre de l’artiste, dont il sera question plus bas.
Un envoyé du conseil galactique chargé de surveiller l’évolution des Terriens – mais qui profite de ses prérogatives pour s’adonner au voyeurisme – décide d’apporter la preuve que tout être humain possède en lui la capacité de devenir un héros. Pour se faire, il choisit de donner des pouvoirs à une pauvre fille obligée de faire le tapin pour boucler ses fins de mois, puis contacte la Ligue de l’Honneur afin que ses membres la prennent sous leur aile.
Évidemment, le choc entre notre « pro », dont le style légèrement vulgos n’est pas sans rappeler certaines habituées des trottoirs de Pigalle ou de Perrache, et des héros complètement déconnectés de la réalité sera rude. Elle va non seulement leur apprendre des mots nouveaux, mais aussi leur expliquer que les histoires de héros, la majorité des gens – et en particulier ceux comme elle réduits à des moyens sordides pour nourrir leur famille – n’en ont strictement rien à foutre, sans mauvais jeu de mot. Avec son franc-parler, ses manières, et sa façon d’utiliser sa super-vitesse pour effectuer des branlettes, elle constitue une forme nouvelle d’héroïne ; les amateurs de Superman et consort reconnaitront les grandes figures DC Comics et leurs travers dans la Ligue de l’Honneur.
Pour accentuer encore le délire, le dessin de Amanda Conner possède un fort aspect cartoon, et n’est pas sans rappeler le trait des Archie Comics. Cela n’amoindrit pourtant pas le côté franchement crade de cette histoire, et c’est tant mieux.

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Nous y voici. Le comics par lequel j’ai découvert l’auteur, celui dont je vous parlais tantôt à propos de The Pro. L’irrévérencieux, le dégueulasse, le violent, le cynique, le politiquement incorrect The Boys. Le comics qui viole le concept même du super-héros puis le laisse trainer dans le caniveau recouvert de sang et d’autres fluides corporels indéterminés.
Dans notre monde, les « super » sont légions, mais leur puissance leur fait croire qu’ils sont au-dessus des lois. Ils ont tort ! Pour les surveiller et éventuellement leur faire passer le goût des conneries, Butcher a monté The Boys grâce aux fonds de la CIA. Puis il a recruté son équipe : Mother’s Milk, un second beaucoup plus posé que lui, Frenchman et The Female of the Species, qui forment le potentiel offensif du groupe, et enfin Wee Hughie, dont la fiancée a été tuée lors d’un combat entre supers, sans que cela ne semble affecter celui des deux qui se prétendait « gentil ».
The Boys est sans doute une des meilleurs variations autour du thème du super-héros de ces dernières années ; les habitués du genre le trouveront bardé de références (et de réflexion souvent très justes à leur sujet), mais j’ai pu constater qu’il était inutile de connaitre cet univers pour adorer ce comics transgressif donc forcément jouissif. Le principe, c’est non seulement de nous raconter que les histoires de super-héros, c’est de la connerie – franchement, si vous pouviez soulever une plate-forme pétrolière à la seule force des tétons, vous n’en profiteriez pas pour vous amuser un peu ? – mais qu’en plus, nous ne savons jamais ce qui se passe après le générique de fin de ces mêmes histoires. Parce qu’il s’en passe des belles, croyez-moi ; et c’est souvent sexuel et sanglant. Pour les rappeler à l’ordre, une bande de psychopathes qui ne reculera devant rien : nos Boys. Dans cette série, la plus longue de l’auteur à ce jour, nous avons une sorte de quintessence de son style habituel ; cela tape allégrement sur le concept même du héros et sa vacuité – DC Comics n’a publié que deux chapitres de la série à cause de cela, demandant au scénariste de se trouver un autre éditeur – avec beaucoup de violence, beaucoup de sexe, de l’humour très noir, des godemichets explosifs, et des personnages complètement dingues.

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Exit les super-héros, avec War Stories l’auteur s’intéresse au héros ordinaire. Même si le terme de héros est probablement mal choisi : jamais il ne dénigre le pauvre bougre en première ligne, mais il dispense un message fataliste et humaniste autour de la guerre – un autre de ses sujets de prédilection – comme pour faire un pied de nez à toutes ces productions hollywoodiennes financées par l’armée américaine, conçues pour donner envie aux spectateurs de s’engager.
War Stories est un authentique travail d’auteur : à l’aide d’une excellente documentation (les références utilisées pour chaque chapitre sont indiquées en fin d’album), Garth Ennis raconte une série d’événements de la Seconde Guerre Mondiale, confiés chacun à un dessinateur différent ; et pas des moindres, puisque nous retrouverons notamment Dave Gibbons et David Lloyd.
Ce comics nous expose des situations souvent dramatiques, souvent provoquées par des supérieurs peu compétents, et le message reste grosso-modo toujours le même : la guerre c’est crade, et même les vainqueurs peuvent être considérés comme des perdants. L’auteur s’intéresse ici à des événements peu connus, ou du moins pas forcément très présents dans la culture populaire, comme la retraite des soldats allemands face aux armées de Staline mais du point de vue de ces mêmes soldats allemands, la campagne d’Italie, ou le ravitaillement des Soviétiques par les Anglais. Au drame humain viennent s’ajouter les qualités de scénariste de Garth Ennis, et les talents des différents dessinateurs qui se succèdent sur chaque chapitre. Le résultat est une œuvre intéressante pour les faits historiques qu’elle nous dépeint, mais surtout absolument poignante. Même si vous n’appréciez pas spécialement l’auteur, si la Seconde Guerre Mondiale vous intéresse, n’hésitez pas et foncez lire ce comics.

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Dernier comics de cet article, c’est aussi un des derniers de l’auteur même s’il travaille encore sur The Boys.
Pour Crossed – son comics le plus violent à ce jour, et ce n’est pas peu dire – Garth Ennis sacrifie à un des genres les plus populaires de ces dernières années : le survival zombie. Sauf que, comme dit et répété jusque-là, nous avons affaire à un auteur qui ne peut rien faire comme tout le monde ; il va donc appliquer au genre son propre concept. Partant du principe que « l’homme est un loup pour l’homme », il imagine un virus transmis par les fluides corporels – tous les fluides corporels – capable de rendre les porteurs, reconnaissables par une croix qui apparait sur leur visage, ultra-violents et particulièrement sadiques ; pour autant, ils ne perdront pas la parole, et certains conserveront même une intelligence et une imagination plus que macabres.
En parallèle de la progression de ce virus et des actes de barbarie de ses porteurs, nous pouvons penser que l’histoire du groupe de survivants serait plus classique. Que dalle ! Garth Ennis oscille entre le sacrifice à la pelle et la rencontre avec des individus non-infectés eux-aussi prêts à tout pour survivre, même si cela signifie commettre des actes que la morale réprouve ; de toute façon, dans un monde en perdition, qui osera réellement le leur reprocher ?
Plus que tous les autres titres de cette liste, Crossed est vraiment un titre traumatisant – les gamins du tome 1, j’en ai encore froid dans le dos à tous les points de vue – pour autant la série elle-même reste moins mémorable que par exemple Hellblazer ou Preacher, car outre le fonctionnement du virus et le style transgressif de Garth Ennis, nous restons malgré tout dans des territoires connus. Mais c’est défoulant, c’est une évidence ; sur le même créneau, je l’ai préféré à Walking Dead, pourtant plébiscité.

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Je pense avoir fait le tour de mes titres favoris d’un de mes auteurs de comics favoris. Pour les curieux, restent notamment, en langue française, son court War is Hell – l’histoire d’un pilote de chasse pendant la Première Guerre Mondiale, au concept intéressant en soi mais dispensable – ainsi que ses runs sur des séries classiques comme Punisher, Spiderman, Superman, Ghost Rider, Thor, et même du Star Wars. Je n’ai pas tout lu ; j’aimerais beaucoup en particulier me pencher sur ses passages sur Judge Dredd et la suite des Hellblazer. En attendant, vous avez largement de quoi faire avec les titres ci-dessus. C’est testé sur mes potes et approuvé. Bonne lecture !

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Un commentaire pour Les Petites Insolences de Garth Ennis

  1. Vins dit :

    J’y connais que dalle en comics mais j’aimerais bien feuilleter Preacher, par pure curiosité. o_O

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