Sunset Boulevard : grandeur et décadence d’Hollywood

Lors de son discours après avoir reçu son Oscar, Michel Hazanavicius a tenu à rendre hommage à Billy Wilder. Rien d’étonnant à cela, car les racines de The Artist se trouvent jusque dans l’exceptionnel Sunset Boulevard de celui-ci.

Il existe de nombreux films traitant du passage du cinéma muet au parlant, et du destin des étoiles de l’époque. Chacun à sa façon.
Don Lockwood, dans Singin’ in the Rain, accueille l’apparition du cinéma parlant avec un mélange d’excitation et d’appréhension, et il avait raison de se méfier car si son expressivité fait merveille pour les long-métrages dénués de parole, il s’avère un bien mauvais acteur quand il s’agit de déclamer des textes. Heureusement, il trouvera dans son répertoire les moyens de rester sur le devant de la scène ; mais il n’en ira pas de même pour sa partenaire de l’époque, incapable de s’adapter.
Dans The Artist, George Valentine voit le cinéma parlant comme une mode destinée à disparaitre, et décide de rester dans le mutisme quitte à produire lui-même ses propres films, au point d’y laisser sa fortune. Il ne devra son salut qu’à une admiratrice qui elle a réussi à poursuivre sa carrière cinématographique, et qui fera tout pour l’aider ; de la même façon que des Ed Wood, des Tim Burton, et des Quentin Tarantino essayeront de redonner leurs lettres de noblesse à leurs acteurs fétiches.

Sunset Boulevard nous parle de Norma Desmond, grande actrice du cinéma muet aujourd’hui oubliée de tous. Nous ne connaissons pas les circonstances qui l’ont poussé à ne pas tourner dans des films parlants – peut-être refusa-t-elle de se compromettre dans cette mode qu’elle qualifie régulièrement de « vulgaire », peut-être ses essais ne furent pas concluants – toujours est-il qu’elle ne tourne plus depuis longtemps. De sa gloire, il ne lui reste qu’une fortune personnelle obtenue au moyen de placements judicieux, des amitiés qu’elle entretient le temps de quelques parties de bridge, un majordome dévoué, une vieille automobile qui n’a plus quitté son garage depuis des années, un manoir sur Sunset Boulevard entièrement à son image et rempli d’innombrables souvenirs, et un comportement de diva qui ne l’a jamais quitté. Malgré le temps qui passe, elle reste persuadée que ses nombreux admirateurs attendent impatiemment son retour ; pour autant, elle ne sort jamais de chez elle.
C’est dans ce contexte que sonne un jour à sa porte Joe Gillis, scénariste sans le sou à la recherche d’un refuge alors qu’il se trouve poursuivi par des huissiers. D’abord froide, elle se ravise lorsqu’elle apprend le métier du jeune homme ; elle l’engage alors pour écrire l’histoire qui doit lui permettre de revenir au premier plan, dans un grand film à sa gloire. Dès lors, une relation étrange unit les deux personnages.

Il convient pour commencer d’expliquer en quoi Sunset Boulevard diffère des films précédemment cités évoluant autour du même thème. Déjà, il s’agit de comédies, voire de comédies dramatiques, là où Sunset Boulevard se montre pathétique – dans le bon sens du terme – mais pas comique.
Surtout, il possède une portée différente, bien supérieure, que ne pourra s’empêcher de noter l’amateur de cinéma. Car ce long-métrage met en scène plusieurs stars du cinéma muet, la plupart dans leur propre rôle. Si le public aura peut-être oublié Cecil B. DeMille, réalisateur qui a parfaitement résisté à la révolution technologique de 1927, nul ne pourra ignorer Buster Keaton, l’exemple-type du grand acteur déchu ; alors que ses talents de pantomime et de cascadeur firent merveille autrefois, son jeu ne lui permit jamais de s’imposer par la suite, et il sombra dans la déchéance. Norma Desmond, quant à elle, est incarnée par Gloria Swanson, actrice à succès qui a notamment tourné avec DeMille à l’époque du muet, mais dont la carrière s’arrêta au début des années 30 ; ironie de l’histoire, son rôle dans Sunset Boulevard et sa nommination aux Oscars vont lui permettre un retour en force, et elle enchainera les tournages par la suite.

En présentant ce drame humain avec des humains véritablement touchés de plein fouet par celui-ci, Sunset Boulevard dégage une ambiance amère, corrosive ; le réalisateur n’hésite pas à appuyer son propos par quelques pied-de-nez, à l’image d’un micro – symbole du nouveau cinéma – qui vient effleurer le chapeau de Norma Desmond, qui s’en débarrasse d’un signe de dégout. Billy Wilder plonge dans le monde de Hollywood, et il n’est pas aussi beau que les spectateurs peuvent l’idéaliser.
Le mot qui revient est « pathétique ». Tout chez cette actrice déchue semble pathétique : son manoir en ruine rempli de souvenirs qu’elle passe son temps à ressasser, son comportement en contradiction avec son environnement, sa façon de fuir le monde tout en restant persuadée qu’elle peut revenir à tout moment dans la lumière, et son attirance pour un scénariste qu’elle n’hésitera pas à la fois à séquestrer et à noyer d’argent.
Le personnage le plus intriguant reste probablement le majordome, complètement dévoué à sa maitresse, et qui continue coute-que-coute à la maintenir dans le mensonge et un monde illusoire, choisissant savamment les informations à lui transmettre et enjolivant la réalité. Chaque nouvelle révélation concernant cet étrange duo plongera encore un peu plus leur relation dans une sorte d’horreur.

Pour finir, Sunset Boulevard est une histoire d’amour. Un amour fou, presque immoral, à la limite du masochisme et du sadisme, entre deux personnages que tout oppose. Si le terme avait été d’actualité en 1950, lorsque le fim est apparu en salle, la presse aurait pu employer le mot « cougar » pour désigner Norma Desmond ; celle-ci, complètement en dehors de la réalité, n’en a probablement pas conscience.
En tout cas, cette relation ambiguë ajoute une pierre supplémentaire dans cet édifice qu’est Sunset Boulevard. Véritable œuvre de cinéma sur le cinéma, monument de l’âge d’or d’Hollywood, il nous prouve une fois de plus tout le talent de Billy Wilder comme réalisateur, mais aussi comme scénariste puisqu’il y a largement participé. Un film sur la déchéance, la passion, et la destruction qui, plus de 60 ans après sa sortie, conserve une portée universelle et reste absolument fascinant.

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2 commentaires pour Sunset Boulevard : grandeur et décadence d’Hollywood

  1. YllwNgg dit :

    Superbe article synthétique sur ce qu’est ce chef d’oeuvre du 7ème art qu’est Sunset Boulevard. Tu aurais aussi pu ajouter qu’il s’agit ici réellement d’un film d’école. Car au-delà du contenu très bien abordé du « film sur le cinéma » et de l’idée génial de réintégrer quelques unes des stars déchues du muet, la narration par l’image et de le jeu du film de Wilder est tout simplement incroyable (ouais, beaucoup de superlatif, mais difficile de se contenir avec ce bijou) : film dans le film sur le film, intrigues gigognes servies par des mouvements de caméra en adéquation totale avec le discours, et surtout cette narration en focale zéro qui nous permet le twist ultime… Ca me donne envie de le revoir, tiens.

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  2. Rukawa dit :

    oh le coup du rejet du micro, sur le coup j’avais pas fait gaffe, mais là c’est limpide.

    nice critique btw.

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