Banana Fish

Pendant la Guerre du Vietnam, un soldat américain tire sur ses camarades, avant de prononcer une phrase énigmatique : « Banana Fish ». Plusieurs années plus tard, un jeune chef de gang de New-York découvre le corps agonisant d’un homme, qui avant de mourir lance ces mêmes mots, tout en donnant au garçon un objet mystérieux.

Banana Fish est probablement un des manga les plus atypiques qu’il m’ait été donné de lire. A tel point que, selon les critères actuels du marché du manga, il n’aurait jamais dû sortir en France. Disons qu’il a bénéficié de circonstances favorables ; il a été publié alors que le marché manquait encore de maturité, par un éditeur débutant dans le manga qui se sera laissé séduire par ses excellents chiffres de vente au Japon.
Par atypique, je ne veux pas dire qu’il est mauvais, loin de là. Seulement qu’il ne ressemble pas à la majorité des autres manga, et à l’image de son personnage principal rentre difficilement dans de petites cases.

Le synopsis ne l’indique pas, mais ce manga nous invite à suivre les aventures de Ash, adolescent brillant et captivant, mais au passé tragique et vivant dans un milieu d’une grande violence. Banana Fish nous parle de trafic de drogue, de guerres des gangs, de complots gouvernementaux, de prostitution, et de même de pédo-pornographie. Des sujets graves, mais loin des réalités japonaises puisque toute l’action se trouve délocalisée aux États-Unis, en particulier à New-York, ville de fantasmes et terrain de jeux autant pour les voyous que pour le grand banditisme ; les politiciens corrompus restent, mais la mafia corse remplace les yakuzas.
Le lieu, c’est probablement la première particularité de Banana Fish. La plupart des manga se déroulant à l’époque où ils ont été écrits prennent comme toile de fond le Japon, mais celui-ci compte parmi les rares exceptions. Pour des raisons finalement assez évidentes : non seulement New-York fournit à la mangaka Akimi Yoshida un cadre de toute beauté, mais surtout, les manga comme celui-ci mettant en scène des relations homosexuelles prononcées ont pendant longtemps été délocalisés loin de ce pays où ce phénomène pouvait difficilement exister au grand jour.

La seconde particularité de Banana Fish, c’est d’être un shôjo. Mais très franchement, le lecteur qui ignore cet aspect n’aura strictement aucun moyen de s’en rendre compte, et je pèse mes mots. Si un jour quelqu’un vous fait remarquer que tous les shôjo sont des comédies romantiques, vous pourrez lui montrer ce titre, qui casse absolument tous les préjugés que le lecteur moyen peut avoir sur cette catégorie de manga. Hormis la présence de relations homosexuelles – qui ne sont d’ailleurs en rien un élément-clé de l’intrigue – et de quelques thèmes crus qui se retrouvent rarement en dehors des shôjo, comme la prostitution ou le viol, ce manga ne répond à aucun des critères couramment admis : les personnages n’ont pas des yeux énormes, aucune trame « fleurie » ne vient parasiter les arrière-plans, il ne doit y avoir que 4 filles nommées en tout et pour tout sur l’ensemble des 19 volumes, et il n’y a strictement pas de romance à proprement parler.
Banana Fish est avant tout un manga d’action, sur fond – comme mentionné plus haut – de grand banditisme, de complot faisant intervenir des membres importants du gouvernement américain, de guerre des gangs, et de trafic de drogue, avec sur le devant de la scène le personnage de Ash, qui cherche autant à sauver sa peau qu’à se venger de ceux qui ont fait de sa vie et de celle de son frère un enfer.

Le scénario – riche en personnages, passionnant, bien mené de bout-en-bout, et en appelant à de nombreux thèmes différents – pourrait être celui d’un grand roman à suspens, d’un thriller hollywoodien, ou même d’une de ces nouvelles séries américaines à gros budget. Et c’est aussi pour cela que j’ai parfois trouvé qu’il ne ressemblait pas forcément à l’image que je me fais des manga, tout en sachant pourtant qu’ils peuvent aborder n’importe quel sujet de nombreuses façons différentes.
Son succès au Japon s’explique en grande partie car il aura réussi à toucher aussi bien le lectorat féminin et masculin, lequel trouve dans ce manga une violence rare, à la fois psychologique (de nombreux personnages vont essayer de « casser » Ash) et physique. Banana Fish regorge d’affrontements, de règlements de comptes, d’exécutions sommaires, de massacres, voire même de scènes de guérilla urbaines, toujours avec New-York comme toile de fond et dans un ton qui se veut réaliste. Avec tout cela, vous vous doutez bien que le nombre de morts s’en ressent fortement, Ash laissant souvent derrière lui une montagne de cadavres, parfois ceux de ses propres compagnons d’arme.

Toutes les particularités de Banana Fish sont autant des forces que des faiblesses.
Ses forces, c’est de proposer un contenu original – original car inattendu dans un manga – avec des thèmes forts, un véritable sens du rythme, et un scénario parfaitement mené riche en rebondissements et en action. Je ne l’avais pas encore précisé, mais ce titre dispose aussi d’un trait sans âge, proche de celui de Katsuhiro Otomo sur Akira, avec une mise en page dynamique rappelant les films d’action ; je considère cela comme un atout loin d’être négligeable.
Ses faiblesses, c’est avant tout qu’il ne ressemble justement pas à la majorité des autres manga, avec un contenu qui se retrouverait plus dans une production américaine. Je pense que la majorité des lecteurs de manga en France – à plus forte raison aujourd’hui – attendent de ces œuvres qu’elles respectent certains codes, que ce soit dans le dessin ou le contenu. Il y a toujours des exceptions (Monster par exemple), mais un titre publié sur du papier jaune (probablement une fantaisie de l’éditeur), qui se passe à New-York, et avec des mafieux corses n’avait que peu de chance de fonctionner chez nous… Et effectivement, si ce titre a connu un succès d’estime auprès de ceux qui lui ont donné sa chance, les ventes n’ont pas été à la hauteur et cela fait bien longtemps que les tomes sont introuvables, sans espoir de réédition ; connaissant l’éditeur – à l’époque appelé Génération Comics – c’est déjà un miracle d’avoir eu ce titre en entier (le rythme de publication avait seulement été ralenti), miracle qui a aussi eu lieu aux USA même s’il a fallu la seconde édition pour arriver au bout. Dommage, car sans forcément être un titre révolutionnaire, il s’agit véritablement d’un manga très bien fait, qui essaye de sortir des sentiers battus et repose essentiellement sur une écriture de grande qualité. Un titre probablement plus à même de toucher un public qui, en France, lit plus de la BD franco-belge ou à la rigueur du comics que du manga, et c’est probablement pour cela que qu’il n’avait aucune chance de fonctionner.

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2 commentaires pour Banana Fish

  1. mangachat dit :

    Cet article me donne envie de relire Banana Fish. 🙂
    Juste un détail, la série est parue intégralement aux Etats-Unis, aussi finalement. (Faut départ avec 7 volumes seulement en 1999-2002 et nouvelle édition et série complétée de 2004 à 2007)
    Ainsi, les lecteurs français qui comprennent l’anglais et qui préfèrent le papier blanc (!) peuvent toujours se rabattre sur la version de Viz Media, bien que là aussi, quelques tomes semblent difficiles à trouver.

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  2. Gemini dit :

    Merci pour la précision, je m’étais arrêté à la première publication américaine. Tant mieux, ai-je envie de dire.

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