L’Histoire des Shôjo, de Marie-Antoinette à Natsuki Takaya

Quelle idée saugrenue a bien pu nous prendre lorsque, dans un élan de courage et de passion, avons-nous décidé de nous lancer dans la rédaction d’une histoire du shôjo manga, sujet vaste s’il en est ?

Avant de mener plus avant notre histoire de cette catégorie, nous nous devons de revenir sur la définition de ladite catégorie. Comme beaucoup le savent déjà, le mot « shôjo » signifie « jeune fille » en japonais, et désigne le lectorat cible de ce type de publication.
La question se pose alors : comment savoir si un manga appartient à la catégorie « shôjo » ? Il n’en existe à l’heure actuelle qu’une seule définition absolue : est un « shôjo » tout manga pré-publié dans un magazine de « shôjo ». Cela peut sembler simpliste, mais cette catégorisation repose en réalité sur des bases solides.
Chaque mangaka professionnel est sous contrat avec un éditeur : Shueisha, Kodansha, ou autre. Chaque éditeur dispose d’un panel plus ou moins large de magazines de prépublication, et les mangaka seront associés spécifiquement à un de ces magazines selon le type d’histoires qu’ils souhaitent écrire, voire leur capacité de travail (s’ils peuvent soutenir ou non un rythme de publication hebdomadaire) ; il arrive qu’un même auteur travaille pour plusieurs périodiques simultanément (en particulier les CLAMP), ou en change au cours de sa carrière (comme Tsukasa Hojo).
Une fois publié dans un magazine, le mangaka doit répondre au cahier des charges propre au magazine en question. Pendant son travail, il reste sous la surveillance d’un tantô, un envoyé de l’éditeur chargé de s’assurer qu’il rende ses planches en temps et en heure, mais aussi véritable chaperon de l’auteur habilité à modifier l’œuvre pour qu’elle soit conforme aux désidératas de l’éditeur. Le tantô, personnage méconnu en France, possède un important rôle à jouer dans la création d’un manga et influe sur celui-ci.

En se conformant aux codes d’un magazine qui publie des « shôjo », un mangaka va ainsi créer un manga qui sera considéré comme tel.
Évidemment, il existe d’autres façons d’expliquer en quoi consiste cette catégorie, même si elles ne seront jamais aussi absolues que de dire « tout manga publié dans un magazine de shôjo devient de fait un shôjo ». Il ne faut pas oublier que c’est d’abord en fonction du type de récit que l’auteur veut écrire que se réalise le choix du magazine qui doit donner sa catégorie au manga, et un tel choix ne se fait pas au hasard.
Le principe fondamental du shôjo, outre le fait d’être destiné à un public féminin, consiste à mettre les relations entre les personnages au centre de l’intrigue. Là où le shônen – son pendant masculin – résout les situations essentiellement par l’humour et le combat, c’est le dialogue qui prime dans le shôjo, et par ce biais les émotions des protagonistes.
La romance, si elle se retrouve fréquemment, n’est ainsi pas un élément indispensable du shôjo, de même que le personnage principal n’est pas nécessairement de sexe féminin.

Maintenant que nous avons défini la catégorie de notre mieux, nous pouvons passer au sujet principal : l’histoire du shôjo.
En 1868 : l’ère Meiji. Le Japon s’ouvre au monde et se lance dans une politique moderniste. Cette modernisation s’exprime notamment par l’encouragement de la population à lire et à s’instruire. Les premiers magazines apparaissent.
Le premier périodique destiné au jeune public féminin est Shôjo Kai en 1902. Déjà, nous notons donc une séparation des sexes dans la publication, parfaitement représentative de la société japonaise dans son ensemble. Historiquement, le premier magazine de manga pour jeunes filles est considéré comme étant Shôjo Club, apparu en 1923 et faisant suite au Shônen Club, son équivalent pour jeune garçon publié dès 1914. Dans les faits, Shôjo Club ne contient pas seulement des manga mais aussi des feuilletons et divers articles. De plus, les manga en question sont très différents de ceux que nous connaissons à l’heure actuelle : la bande-dessinée ayant été importée par les Européens et les Américains aux alentours de l’année 1900, il n’existe pas encore de différence marquée entre le manga et ses pendants occidentaux, sinon le sens de lecture. Sens de lecture qui, dans les quotidiens de l’époque, donnera naissance aux « yon-koma », des manga de 4 cases verticales adaptés des comic strips américains.

La révolution vient d’Osaka. Après la Seconde Guerre Mondiale, le pays est ruiné et la population a besoin de loisirs peu onéreux. En utilisant du papier recyclé bon marché, des éditeurs de la région du Kansai créent les « akabon », littéralement les « livres rouges », des recueils d’une centaine de pages. Deux jeunes auteurs, Shichima Sakai et Osamu Tezuka, trouvent vite l’intérêt d’un tel format et écrivent Shin Takarajima, l’œuvre fondatrice du « story manga », qui renouvèle le genre et le fait sortir de l’ère du « yon-kôma » et de la BD traditionnelle. Désormais, les manga raconteront des histoires qui s’étendront sur de nombreuses pages et de nombreux chapitres.

Dans cette nouvelle aventure, le lectorat féminin ne sera pas oublié. Malheureusement, dans la seconde moitié des années 40, les femmes mangaka constituent une infime minorité. Machiko Hasegawa, qui commence son manga fleuve (en « yon-kôma ») Sazae-san en 1946, fait presque figure d’exception.
Les auteurs de shôjo, par la force des choses, sont majoritairement des hommes. Certains vont d’ailleurs s’illustrer dans cette catégorie, comme Fujio Akatsuka et Mitsuteru Yokoyama qui inventent les Magical Girls dans les années 60. Un des exemples les plus intéressants reste celui du célèbre Leiji Matsumoto, dont la carrière commence avec des shôjo qu’il signe de son véritable nom : Akira Matsumoto.
Malheureusement, ces mangaka montrent des difficultés à créer des manga qui attirent véritablement le lectorat féminin et lui parlent. Il s’agit essentiellement d’histoires de jeunes filles sous le joug de belles-mères tyranniques, qui attendent le prince charmant.
En 1953, Osamu Tezuka se lance à son tour dans le shôjo avec Ribbon no Kishi (Princesse Saphir), une héroïne de conte de fée volontaire et courageuse, car élevée comme un homme. Le titre connait le succès, mais les lectrices ne se retrouvent pas dans ce personnage loin de leur quotidien et de leur environnement. Celles-ci se sentent plus proche des publications de Jun’ichi Nakahara – Himawari et Junior Soleil – des magazines conciliant articles et histoires illustrées dont le style influencera de nombreuses futurs mangakas.

A la fin des années 50, nouvelle révolution : de nombreux magazines de pré-publication deviennent hebdomadaires alors qu’ils étaient jusque-là mensuels ou trimestriels. Le regain d’intérêt pour le manga pousse les éditeurs à multiplier les publications, avec notamment la création par la Shueisha du célèbre Margaret en 1963.
Malheureusement, les mangaka se trouvent vite débordés par cette forte augmentation de la demande. Leur profession a besoin de sang neuf, et de nombreuses femmes – certaines encore lycéennes – profitent de la brèche pour s’y engouffrer et reprendre en main les rennes du shôjo. Une d’entre elles, Yoshiko Nishitani, a une idée simple mais novatrice : faire d’une adolescente ordinaire l’héroïne de ses histoires. Plus âgée que l’héroïne de la plupart des shôjo jusqu’alors, plus proche des filles présentées par Jun’ichi Nakahara et de ses lectrices, ce principe qui nous semble aujourd’hui évident va lui permettre d’introduire de la romance dans ses récits, ce qui était jusque-là impossible compte-tenu de la jeunesse des personnages. Dès lors, les lycées et collèges deviennent des décors privilégiés pour les mangaka de shôjo.
S’en suit l’apparition de lectrices plus âgées, de nouveau en phase avec le contenu des manga destinés au public féminin ; cela se traduit par une augmentation des ventes des magazines de shôjo manga.

La fin des années 60 et le début des années 70 se trouvent surtout marqués par l’émergence du Nijûyonen Gumi (littéralement « Groupe de l’An 24 »), un groupe non-officiel regroupant des femmes mangaka nées pour la plupart en l’an 24 de l’ère Showa (1949). Cette jeune génération va se démarquer en proposant plus que de la simple romance dans les shôjo, introduisant des thèmes parfois plus durs et n’hésitant pas à s’essayer à la science-fiction, l’horreur, l’onirisme, ou encore la fresque historique.
Les mangaka les plus fameuses associées à ce groupe sont probablement Moto Hagio et Keiko Takemiya, dont les titres respectifs Thomas no Shinzô et Kaze to Ki no Uta marquent la naissance du shônen aï. Ce genre n’a rien d’anecdotique : dans un Japon encore très traditionaliste, les relations homme/femme demeuraient de l’ordre du dominant/dominée ; créer des histoires d’amour entre deux hommes permettait alors de de dépeindre une relation entre deux personnes de même statut.
Parmi les autres auteurs vedettes de l’époque, citons Riyoko Ikeda et son fameux Versailles no Bara (Lady Oscar), qui connut un immense succès critique et commercial auprès des deux sexes (les shôjo commençant alors à toucher aussi le lectorat masculin de par leur qualité), mais aussi Yumiko Ôshima, qui choque le public avec son manga Tanjô abordant les thèmes de l’avortement et des adolescentes enceintes.
Pour finir, impossible de parler des années 70 sans mentionner les 3 séries extrêmement longues débutées à l’époque : Glass no Kamen (Laura ou la Passion du Théâtre), Patalliro, et Oke no Monsho. Elles sont toujours en cours, plus de 30 ans après leur création, et totalisent à elles trois plus de 110 millions d’exemplaires en circulation au Japon.

L’émulation artistique des années 70 ne dure qu’un temps, et la décennie suivante est marquée par un retour à un style plus traditionnel, plus centré sur la jeune fille ordinaire, la découverte de ses sentiments, et son évolution personnelle. L’adolescente re-devient la cible principale des shôjo, là où des titres comme Versailles no Bara visaient un public plus large. Cela n’empêche heureusement pas l’apparition de titres recherchés sortant du cadre scolaire ou ne se limitant pas à la simple romance, comme Tokimeki Tonight de Ikeno Koi.
Au-delà du genre, c’est toute l’industrie qui subit une révolution, avec l’apparition des volumes reliés, qui deviennent le nouvel enjeu financier des éditeurs, bien plus que les magazines de publication. Un format dans lequel les shôjo peuvent s’épanouir, puisque dépendant moins des accroches de fin chapitre auxquelles les shônen sont coutumiers. Cela n’empêche pas le nombre de magazines d’augmenter, mais leur rythme de parution diminue, et la plupart essayent désormais de cibler des niches de lecteurs bien particulières ; cela se traduit par des contenus bien plus codifiés et contrôlés, certains ne proposant plus que des romances classiques en milieu scolaire, d’autres se focalisant sur les shônen aï ou des genres plus spécifiques comme la SF, même si tous restent des magazines de shôjo.
Une des conséquences de cette diversification des publications est la création de mangashi destinés à un public plus âgé, les lecteurs adeptes des shôjo dans leur adolescence mais aujourd’hui adultes : les « lady comics » (ou josei) font leur apparition. Si les josei ne vont pas hésiter à aborder un ton parfois plus cru que les shôjo, ces-derniers vont à leur tour commencer à parler plus ouvertement de relations sexuelles, signe d’une évolution des mœurs japonaises.

Depuis la fin des années 80, les shôjo n’ont pas connu d’évolution majeure, sinon celle citée plus haut correspondant aux changements survenus dans la société japonaise, mais qui ne se voit que dans un nombre limité de publications.
Il est par contre intéressant de noter que les grands succès de cette catégorie depuis 20 ans couvrent un grand nombre de styles différents : Hana Yori Dango, Fruits Basket, Nana, Basara, Hana Kimi (Parmi Eux), Kare Kano (Elle & Lui), Sailor Moon, Chibi Maruko-chan, Boku no Chikyuu wo Mamotte (Please Save My Earth), Fushigi Yugi, Aka-chan to Boku, Cardcaptor Sakura, ou encore Itazura na Kiss, pour ne citer que des séries ayant écoulé plus de 10 millions d’exemplaires au Japon. Difficile de dégager une définition des shôjo avec de tels titres, puisqu’ils touchent à des thèmes aussi variés que la comédie scolaire, le post-apocalyptique, le fantastique, l’action, les Magical Girls, l’humour, le drame, etc… Signe que le shôjo est extrêmement diversifié.

Pour des informations supplémentaires sur le sujet, je vous invite à parcourir les pages suivantes :
– Le site de Matt Thorn (en)
Historic Shoujo Manga Circulation Numbers (en)
Classement Annuel des Magazines Japonais 2010 (fr)

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4 commentaires pour L’Histoire des Shôjo, de Marie-Antoinette à Natsuki Takaya

  1. Wintermute dit :

    Très intéressant, n’ayant jamais lu de shôjo!
    Pour découvrir le genre, tu me conseilles quoi?

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    • Gemini dit :

      Tout dépend de ta « sensibilité » : dans le genre, tu as autant des romances lycéennes (surtout en France) que des titres franchement atypiques, ou des classiques « aux yeux énormes ».
      Comme bon compromis, je crois que Gals! ferait l’affaire ; mais je prépare un article sur le sujet, évidemment ^^

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  2. nemuyoake dit :

    Article très intéressant !
    J’ai lu pas mal de titres cités, sans vraiment penser que c’était pour filles à l’époque… Le seul thème que j’ai jamais pu encadrer dans le shoujo c’est les amourettes au lycée. Quand la gentille lycéenne bien soumise attend que son prince charmant s’intéresse à elle… -_-

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  3. Wintermute dit :

    Héhé, cool!

    Merci pour ta réponse et ta réactivité!
    Je reste dans le coin en attendant 😉

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