Mieux comprendre le Médiator

Quelques explications sur une affaire particulièrement médiatisées. Parce que les médias ne disent pas tout et qu’un regard de l’intérieur ne peut pas faire de mal.

Pour qu’un médicament puisse être commercialisé en France, il faut qu’il obtienne une Autorisation de Mise sur le Marché (AMM), délivrée par l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé (AFSSAPS). Pour se faire, l’industriel doit déposer auprès cet organisme un dossier d’AMM, dans lequel il doit certifier de la qualité, de l’efficacité, et de la sécurité de son produit.
La qualité, cela signifie la conformité aux normes en vigueur, notamment aux Bonnes Pratiques de Fabrication ; la fabrication, les ingrédients, chaque élément doit répondre aux normes qui le concernent.
L’efficacité, vous le comprenez, cela signifie que le médicament fonctionne pour les usages et les doses revendiqués. Car il ne faut pas oublier un élément fondamental : la panacée universelle restant à inventer, tout médicament n’existe que pour un ou des usages précis, revendiqués, et pour lesquels l’industriel aura démontré l’efficacité aux doses proposées. S’il désire modifier les usages en question ou les doses, il faut faire une demande supplémentaire auprès de l’AFSSAPS. Il reste possible pour un médecin de prescrire un médicament hors-usage, mais cela aura un impact sur un éventuel remboursement et sur la responsabilité légale du prescripteur.

La sécurité, enfin, c’est un peu plus complexe. Enfin, je dis ça car il s’agit de ma spécialité. Il faut comprendre que absolument tout est toxique ; après, tout dépend de la dose. Par exemple, le pastis peut devenir mortel si pris en trop grande quantité. Les médicaments sont là pour soigner, mais le suicide médicamenteux n’a rien d’une légende. Même l’eau peut être toxique au-delà d’une certaine limite. En cela, tout médicament représente un risque, l’important étant de déterminer si ce risque est acceptable ou non.
Tout est une question de rapport bénéfice/risque. Ou, dit autrement : un patient qui prend son médicament « normalement » – dose prévue, usage prévu, temps entre chaque prise prévu – a-t-il plus de chances de survivre / se sentir mieux qu’un patient qui ne prend pas ce médicament ?
C’est là que la notion d’usage redevient importante. Paracelse disait que la seule différence entre un poison et un médicament, c’était la dose. Et il avait parfaitement raison. Un médicament, selon l’utilisation, peut être un poison. Sans aller jusqu’à la mort, tous vont posséder des effets délétères plus ou moins marqués, reste à savoir si ces effets indésirables sont ou non acceptables par rapport au bénéfice qu’ils apporteront aux patients.
Par exemple, si vous avez un rhume, et que vous prenez un médicament qui vous fera vomir et perdre vos cheveux, ce n’est évidemment pas acceptable. Par contre, si vous avez une pathologie grave et que vous prenez un médicament avec ces mêmes effets indésirables, tout de suite, ce n’est pas la même question.
Le cas le plus extrême, ce sont les anti-cancéreux. Donnez-en à une personne saine, vous allez la tuer à moyen terme. Par contre, un individu souffrant d’un cancer aura plus de chances de survivre avec que sans.
Tout cela pour dire que selon l’usage revendiqué par le fabricant, certains effets indésirables seront acceptés, d’autres non. L’important, c’est de garder un rapport bénéfice/risque positif.

Venons-en maintenant au Médiator. Je ne prétends pas tout savoir des tenants et aboutissants, mais il y a des élément que je connais pour baigner depuis longtemps dans le milieu médical.
Le Médiator est un produit des Laboratoires Servier. Il y aurait énormément à dire sur cette joyeuse entreprise familiale : dernier grand laboratoire pharmaceutique dont le capital est uniquement français, il fait tout pour conserver cette particularité assez unique et suit des politiques strictes, notamment en matière de recrutement ; croyez-moi, mieux vaut être catholique pour y entrer, et si vous avez des enfants, vous avez intérêt à être marié sinon aucune chance d’être embauché. Et là, je ne vous parle pas du service composé d’anciens policiers qui surveille la vie privée des employés. J’ai dans mes connaissances plusieurs anciens de la boîte, il ne s’agit nullement de légendes urbaines. Pas légal ? Il leur arrive d’avoir quelques procès, effectivement. Mais c’est une entreprise qui cultive le mystère et possède quelques atouts haut-placés. Néanmoins, cela ne signifie pas forcément que leurs produits sont inefficaces ou dangereux.

Pour en revenir au Médiator, il s’agit d’un médicament destiné au traitement du diabète. Il ne s’agit en rien d’une pathologie anodine : mal traitée, elle peut entrainer la cécité, l’amputation des membres inférieurs, le coma, etc… Étant donné la dangerosité de cette maladie, le bénéfice pour un médicament qui aura prouvé son efficacité contre elle sera élevé, forcément. Et un bénéfice élevé autorise un risque non négligeable. Du moment que le rapport bénéfice/risque reste acceptable, évidemment.
Mais attention : acceptable pour le diabète, pas forcément pour un usage différent. Bon, l’usage en question serait le traitement de la mucoviscidose, il faudrait certes prouver l’efficacité et obtenir l’autorisation de l’AFSSAPS, mais à priori, ce serait accepté sans problème. Malheureusement, le Médiator a montré des propriétés très intéressantes dans un tout autre domaine : il fait des miracles chez les personnes désireuses de perdre du poids.

Ne plus pouvoir rentrer dans sa mini-jupe taille 36 à l’approche de l’été : un véritable fléau pour notre société moderne. Seulement, comme un régime c’est contraignant, certains individus n’hésitent pas à chercher des solutions pour passer outre, et perdre du poids avec un minimum d’effort possible. Le Médiator permet justement de réaliser cet exploit.
Seulement voilà : à part vraiment pour les personnes souffrant d’obésité morbide, le bénéfice – aux yeux de l’AFSSAPS – est de zéro. Exactement comme les produits cosmétiques. Qui dit zéro bénéfice dit risque zéro, sinon le médicament ne peut être autorisé pour un tel usage. Sauf que le risque n’a pas changé sous prétexte que le produit ne sert plus à traiter le diabète. Les effets indésirables restent les mêmes. Comment le Médiator a-t-il pu être autorisé pour faire maigrir, dans ce cas ? Simple : il n’a strictement jamais été autorisé pour un tel usage.

Le Médiator avait un avantage de taille : il était déjà sur le marché, pour un usage tout autre et autrement plus noble. Du moment qu’un médecin le prescrit, n’importe qui peut – enfin pouvait – aller le récupérer en pharmacie. Nouvelle question, donc : pourquoi un médecin prescrirait-il un médicament de la sorte ? Plusieurs raisons : manque de déontologie, envie de faire plaisir à un patient, et puis il ne faut pas imaginer que médecin n’est pas un métier concurrentiel ; les individus peuvent montrer une volonté étonnante quand il s’agit de modeler leurs corps selon leurs désirs (et selon l’idéal véhiculé par notre société), et si cela passe par l’obtention d’un médicament, ils n’auront aucun scrupule à aller consulter un praticien moins à cheval sur l’éthique que celui qui les suit d’habitude.

La suite, vous la connaissez : ils vont probablement maigrir, mais souffriront des effets indésirables liés au Médiator. Des effets qui n’auraient probablement pas pesé lourd face aux symptômes du diabète que le médicament doit permettre d’atténuer chez les malades, mais comme ici, les utilisateurs de ce produit n’ont aucun de ces symptômes, ils attendent un risque zéro et ne manqueront pas de remarquer les effets délétères. Après un usage prolongé, les utilisateurs se trouveront dans un état de santé inférieur à celui dont ils disposaient avant la prise du produit. Et même ceux qui ont poussé leurs médecins à leur prescrire le Médiator à l’origine n’hésiteront pas à faire un scandale.
Cela ne signifie nullement que des patients diabétiques n’ont pas souffert eux-aussi d’effets indésirables plus importants que prévus, mais pour ce que je connais de ce dossier une grande partie du problème vient de là : ce médicament a été prescrit pendant des années à des individus sains, ou du moins qui n’avaient pas le diabète ; que cela ait fini par avoir un impact, cela n’a rien d’étonnant. Je serais très curieux de savoir combien de personnes, parmi les associations de victimes du Médiator, souffraient effectivement d’un diabète lorsqu’ils ont commencé leur « traitement » ; je suis sûr que nous aurions des surprises.

Là où il y a effectivement scandale, c’est que tout le monde savait. Par tout le monde, je veux parler des médecins, qui prescrivaient ce médicament – et un médicament n’est jamais anodin – à des individus sains qui souhaitaient seulement maigrir sans efforts ; des pharmaciens, qui délivraient ces produits en connaissance de cause, certes sans avoir le droit de modifier la prescription sans en avertir le médecin prescripteur – et croyez-moi, ils changent extrêmement rarement leurs ordonnances sur demande d’un pharmacien, pourtant docteur diplômé dont la formation était axée sur le médicament et qui donc les connait bien mieux qu’eux ; les Laboratoires Servier, bien contents de compter un best-seller dans leur catalogue grâce à son effet amincissant ; et pour finir les autorités sanitaires, qui n’ont rien dit et rien fait.

Le Médiator était peut-être efficace. Certains diabétiques regrettent peut-être aujourd’hui la disparition d’un produit dont ils ressentaient véritablement les effets bénéfiques. Mais à cause de nombreux abus, il a finalement été retiré du marché.
L’histoire pourrait s’arrêter là. Elle pourrait. C’est sans compter sur deux choses essentielles : les personnes souhaitant perdre du poids n’ont pas disparu, et il reste des médicaments leur permettant de réaliser ce tour de force, même s’il ne s’agit en aucun cas de leur usage officiel. Et ces personnes prennent ces médicaments, encore et toujours, et elles vont devoir en supporter les conséquences à court, moyen, et long terme. Tous les professionnels le savent. Tout le monde ferme sa gueule.
Le Médiator n’était que le premier.

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2 commentaires pour Mieux comprendre le Médiator

  1. Plumy dit :

    Et un autre article bien interessant, ça fait bizarre de tomber sur des articles sur le milieu médical sur un blog porté animé / manga mais quand ils sont bien écrits ça fait plaisir !
    A la fin de ton article, j’ai envie de soupirer « comme le médicament Alli » v_v;. M’enfin, dès qu’on parle de mincir, on aborde tout un problème de société.

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    • Gemini dit :

      Dès que nous abordons les sujets médicaux, ce sont des problèmes de société. Pour évoluer dans ce milieu depuis toujours – c’est familial – j’ai pu remarquer de nombreux comportements étranges. Le plus étrange, c’est qu’une grande partie de nos concitoyens considèrent leur santé comme un acquis que doit leur garantir l’état, et gratuitement de surcroit ; les mêmes individus se montrent prêts à dépenser de petites fortunes en produits de beauté, esthéticiennes, médecines parallèles, et frais de vétérinaire pour leur bichon, mais commencent à râler dès qu’un médicament est moins bien remboursé ou qu’ils doivent payer le ticket médical d’un euro…

      Surtout, en matière de médicament, ils veulent tous les avantages sans les inconvénients. Tu peux être sûr que les premiers à réclamer le Médiator à leur médecin pour mincir auront aussi été les premiers à se plaindre des effets secondaires, car un médicament « pour maigrir » (alors qu’il n’a pas été conçu pour et que beaucoup savent qu’ils le prennent en dehors de son usage normal) ne doit pas posséder d’effets secondaires.

      Pour le contenu de ce blog, c’est plus un blog qui ressemble à son auteur qu’un blog sur les manga et animes. Cela m’a pris du temps pour affirmer cet état de fait et assumer de parler de tout malgré mon référencement sur des aggrégateurs très spécialisés, et même si j’ai rarement des retours en dehors des manga et animes (notamment en raison des filtres), je continue car j’aime ça, et parfois les lecteurs y trouvent leur compte et cela me fait toujours énormément plaisir.

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