Censure Nippone, ou une Histoire de Mosaïque

A l’origine, nos amis Japonais sont de petits cochons. Ils le sont toujours, me direz-vous en prenant pour preuve une production très imaginative en matière d’érotisme. Certes, oui, mais le contenu est généralement censuré. Et s’il ne l’est pas, c’est tout simplement illégal. Seulement, en faisant cela, les Japonais vont à l’encontre de leur nature, et je vais vous expliquer pour quelles raisons.

Je vous présente « Le Rêve de la Femme du Pêcheur », célèbre estampe érotique signée Hokusai, datée aux environs de l’année 1820. Il n’y a rien qui vous choque ? Pas pour une question de pudeur, mais pour une question de contenu, de représentation ? Allez, je vous donne un indice : présence de poils pubiens, et rien n’est vraiment caché dans cette gravure. Un sacré décalage avec les produits pornographiques japonais actuels, où la moindre parcelle trop proche des organes reproducteurs se retrouve systématiquement floutée, cachée, ou recouverte d’une mosaïque faisant la fortune de petits malins vendant des lunettes spéciales censées « démosaïquer » le problème.

Dans la large majorité des pays développés et démocratiques, depuis le XIXème Siècle, nous avons connu une certaine libération des moeurs, provenant en particulier d’une emprise moins forte de la religion. Evidemment, nous trouverons toujours des exceptions, et nous pourrons aussi noter un relatif retour de valeurs plus traditionnelles qui se traduisent ci ou là par une censure parfois désagréable. Je ne vais pas dire que le Japon a connu le cheminement inverse. Mais pas loin, dans la mesure où si je peux vous montrer librement les estampes contenues dans cet article, il n’en va plus de même dans leur pays d’origine, où elles ne pourraient être exposées sans censure.
Ces estampes sont des shunga (春画), des gravures érotiques qui ont fait fureur au Japon à l’époque Edo, allant de 1600 à 1868 ; comme indiqué tantôt, Hokusai compte parmi les grands artistes du genre. Vous noterez que les shunga ne cachent pas grand chose, et elles étaient alors parfaitement légales.

Que s’est-il passé ? Là encore, je vous renvoie à ce que j’ai écrit quelques lignes plus haut : la censure s’explique pour une question de religion. De religion ? Alors que « Le Rêve de la Femme du Pêcheur » (notamment), par son animisme, renvoie justement au shintoïsme, qui a connu un renouveau à l’époque Edo ? Attention, je n’ai pas dit qu’une religion « japonaise » était à l’origine du phénomène !
Je vous laisse imaginer la situation : Japon, seconde moitié du XIXème Siècle. Le gouvernement doit désormais composer avec l’étranger, et entamer des échanges commerciaux avec le reste du monde. Seulement, ils ont de nombreux problèmes. L’un d’entre eux concerne la religion de leurs interlocuteurs : le Christianisme, jugé très moralisateur et puritain. Par opposition, les Japonais profitent d’une liberté sexuelle plus prononcée, qui s’exprime en particulier à travers la production culturelle. Les autorités de l’époque ont donc jugé que leurs comportements risquaient de choquer leurs nouveaux partenaires commerciaux. Alors ni une, ni deux : ils se sont empressé de promulguer des lois interdisant la diffusion de ces produits, notamment les shunga, à moins qu’ils ne subissent une censure adéquate.

En Occident, la situation a bien évolué, et présenter les shunga au public ne pose aucun problème, pour peu que le public en question puisse justifier de son âge. Mais au Japon, leur exposition reste soumise à censure. Cela ne concerne pas uniquement les shunga : magazines, films, manga, anime, cette censure instaurée au XIXème Siècle reste d’actualité, et le Japon semble aujourd’hui bien plus prude que les pays qu’ils ont à l’époque cherché à imiter pour ne pas les offusquer.

Source : Manga! Manga! de Frederik L. Schodt (merci Ialda ^^)

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3 commentaires pour Censure Nippone, ou une Histoire de Mosaïque

  1. Tabris dit :

    C’est quand même paradoxal comme situation. Le pire, c’est qu’on retrouve ça même dans des lieux comme le musée du sexe de Beppu, où les vitrines protégeant les illustrations érotiques sont floutées dans l’alignement des parties. Il suffit de regarder un peu de biais pour tout voir :p

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  2. plopen dit :

    Très sympa l’article. Bien écrit (j’ai même appris un nouveau mot). Cependant si je pouvais faire une petite remarque, je trouve que la fin est très abrupt… Sinon très intéressant!

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  3. Jonas dit :

    Ouais enfin la censure japonaise a aussi fluctué durant le XXème siècle. Si durant les années 30-45 le régime politique imposait une propagande militaire omniprésente et laissait peu de marge de manœuvre à la chair; lors de l’occupation des américains, bien que ces derniers imposèrent une censurent assez stricte, les choses se sont quelque peu relâchées.
    À titre d’exemple en Mai 1946 lorsque 「はたちの青春」est sorti, ce fût le premier film japonais à comporter une scène de baiser. Et les japonais se sont demandé si le baiser était un acte sexuel.

    Un peu après dans les années 50, on a commencé à voir des films traitant de l’érotisme, mais sans rien montrer, tout en suggestion. Il y a par exemple 「雪夫人絵図」de Mizoguchi Kenji en 1950, qui traite entre autre d’une servante amoureuse de sa maîtresse.
    Dans un autre registre 「女眞球の復讐」nous avons eu droit au premier nu du cinéma japonais (rêvez pas c’est de dos, de loin et par brouillard), dans un film inspiré de monté cristo sorti en 1956.

    Et je ne te ferai pas l’affronter de développer le pink eiga, « l’empire des sens », la 肉体文学 (littérature de la chaire des années 50) et les doujin hentai, mais je pense que de nos jours, les japonais aiment leurs porno floutés. Ça laisse plus de liberté à leur imagination débordante (surtout dans ce domaine).

    ps: Je réalise que mon intervention est un peu hors-sujet, mais comme ça colle bien avec ce que j’étudie dans ma fac japonaise, je me suis permis d’apporter un petit complément d’info tout droit sorti de mes cours.

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