Les Mangeurs d’Herbe

En ce jour, je me lance dans ce qui sera peut-être une série d’articles autour de la société japonaise. Très vaste sujet, et probablement très casse-gueule.

Statistiques à l’appui, 42% des hommes japonais âgés de 23 à 34 ans seraient des « herbivores ». Un qualificatif à ne pas prendre au pied de la lettre : ils ne sont pas nécessairement végétariens. En vérité, ce terme reflète l’opposition entre le comportement des individus concernés et celui d’hommes que nous pourrions considérés comme des « chasseurs » ou des « prédateurs » car cherchant à acquérir toujours plus d’argent, de biens, et évidemment de conquêtes féminines.

L’homme japonais, le vrai, donnerait sa vie pour son entreprise. Ses journées sont faites de travail, ses soirées de discussions enflammées avec ses collègues autour d’une bonne bière ; il conduit une belle voiture dont il change régulièrement, boit son café sans sucre et sans lait, et laisse l’éducation de ses enfants à sa femme, qui en échange bénéficie de l’avantage de rester à la maison et de pouvoir profiter de temps en temps de marques d’affection de son mari sous la forme d’un bijou ou – à Noël – d’un diner dans un grand restaurant. L’homme japonais porte costume, cravate, attaché-case, montre de marque, et cheveux coupés courts ; il éprouve un intérêt prononcé pour sa jeune secrétaire, et n’hésite jamais à le lui montrer.
Un ensemble de clichés, me direz-vous ? Un modèle à atteindre, probablement. Une vision de l’homme tel qu’il devrait être au Japon : conquérant, consommateur, et sexuellement actif ; pas du genre à se laisser embêter par une femme de ménage dans un Sofitel quelconque. Seulement, cette image de l’homme vivant en meute et dédaignant sa famille, de plus en plus de jeunes Japonais n’en veulent pas ! Ces jeunes, ce sont les Herbivores.

Les Herbivores ne sont pas encore très présents dans les produits culturels japonais que les habitués de ce blog consomment probablement. Le seul exemple qui me vient en tête serait Otomen, shôjo manga de Aya Kanno publié chez Akata.
L’histoire est celle de Asuka Masamune, lycéen japonais en apparence conforme à tous les archétypes du Mâle – élève brillant, expert en plusieurs arts martiaux, entouré d’une armée de filles qui l’idolâtrent, et « allergique » aux sucreries – alors qu’il n’aspire qu’à une seule chose : pouvoir révéler au monde ses véritables passions, bien éloignées de celles qu’il s’impose pour ne pas décevoir sa mère. Car en réalité, Asuka aime les shôjo, la cuisine, la couture, les aliments sucrés, et tout ce qui est mignon ; pour autant, il est 100% hétérosexuel et amoureux de la belle Ryo (elle élevée par un père veuf et policier qui lui a appris le karaté et les joies des entrainements en montagne). Asuka n’est pas seul dans sa situation, puisque accompagné par un spécialiste du maquillage, un pâtissier, un amoureux des fleurs, deux rockeurs qui se déguisent en fille pour enfin pouvoir chanter ce qu’ils veulent vraiment chanter, et un dessinateur de shôjo. Et tout ce petit monde lutte contre une société japonaise du quotidien un peu étriquée et quelques individus passéistes prêts à tout pour faire triompher leur vision du monde où les femmes sont des femmes et les hommes des hommes.

Des personnages caricaturaux, mais qui jettent les premières bases pour définir les comportements de ces Herbivores.
Leur première particularité, c’est finalement d’assumer de ne pas correspondre tout-à-fait à ce que le Japon voudrait qu’ils soient, à savoir des acharnés de travail, de grands consommateurs, et des pères de famille. Concrètement, cela signifie que s’ils apprécient les desserts, ils n’ont aucune raison de le cacher sous prétexte que cela ne fait pas « bien » pour un homme.
Dans l’ensemble, les Herbivores se caractérisent par une sensibilité plus affichée et affirmée, une ambition limitée, une envie de profiter de la vie et de ses petites joies en prenant le temps de les savourer, une capacité à vivre en dehors du groupe, un désir de se consacrer à leur famille, et un intérêt limité pour le sexe. Certains aiment prendre soin de leur corps, et pour autant – à l’instar du héros de Otomen – ils préfèrent les femmes. Mais concernant les femmes, justement, beaucoup se disent trop timides pour faire le premier pas.
A l’heure actuelle, ces Herbivores représentent un sujet d’inquiétude pour les autorités japonaises. Imaginez : dans un pays où la consommation et la natalité diminuent, des hommes qui ne souhaitent pas s’engager dans une relation ni consommer pour exister, cela pose tout autant problème que ces femmes qui préfèrent leur carrière à un mariage et une vie à élever des enfants.

Il existe de nombreuses raisons qui peuvent expliquer cette évolution, outre une volonté des jeunes nippons de se défaire de certaines traditions et de s’affirmer en tant qu’individu indépendant. La première de ces raisons, c’est évidemment la crise économique dans laquelle le Japon stagne depuis une vingtaine d’années, et que la majorité des Herbivores ont toujours connu.
L’engagement dans le travail, à l’origine, s’explique en grande partie par la volonté des Japonais de reconstruire le pays après la Seconde Guerre Mondiale (cela commence sérieusement à dater). Se dévouer corps et âme à l’entreprise, c’est une chose – même si nombre d’employés semblent plus se vouer à leurs supérieurs que vraiment s’impliquer dans leur travail, évitant bien de prendre décisions et responsabilités qui pourraient se retourner contre eux – mais en échange, l’entreprise offrait l’emploi à vie. Mine de rien, il s’agit d’une sécurité extraordinaire, d’un problème en moins : ces hommes savaient que, quoi qu’il arrive, ils allaient toucher mois après mois une somme d’argent conséquente. Psychologiquement, cela rassure énormément. Et cela signifie qu’acheter une voiture à crédit ne pose pas vraiment de soucis, puisque le salaire sera toujours là pour rembourser le prêt. A l’inverse, avec la fin de l’embauche à vie, les situations sont plus précaires, les emplois plus instables. Il devient plus délicat de faire des plans à long terme, voire d’assumer un ménage dans un pays où les femmes peuvent difficilement travailler tout en ayant des enfants faute de structures pour les accueillir (la Suisse souffre de difficultés similaires de ce point de vue).
Impossible de reprocher à ces jeunes Japonais de ne pas montrer la même foi inébranlable dans le travail que la génération de leurs parents. D’autant plus que la plupart ont toujours vécu avec un père absent à cause de ce même travail, et qu’ils ne veulent pas faire revivre la même expérience à leurs proches pour une raison qui, pour eux, n’en vaut pas la peine.

La deuxième raison, c’est qu’ils appartiennent à une génération qui a appris à survivre sans avoir de contact direct avec le groupe. Les hikkikomori – ces Japonais qui restent enfermés chez eux – représentent un cas extrême ; mais lorsque nous regardons concrètement leur situation, ils ont grandi dans un monde où les jeux vidéo, la télévision, et internet permettent de s’amuser seuls et de communiquer sans rencontrer directement d’autres personnes. Évidemment, il y a toujours eu, pour ceux qui le souhaitaient, des moyens de grandir sans jamais avoir la moindre activité avec d’autres individus en dehors du cadre purement scolaire ; là, je vous parle d’après mon expérience personnelle, même si j’ai reçu ma première console cela fera 20 ans dans quelques semaines (l’âge de Sonic the Hedgehog). Disons que de nombreux outils modernes ont encore facilité cet isolement, et que le Japon est justement connu pour sa modernité, au moins concernant la technologie.
Un environnement qui ne favorise pas les échanges, mais aussi qui ne prépare pas aux échanges en question. En particulier ceux avec les personnes de sexe opposé. Par timidité, par peur, de nombreux Herbivores ne souhaitent même pas essayer d’entrée en contact avec des femmes ; du moins par pour aboutir à une relation, car nombre d’entre eux revendiquent malgré tout avoir des amies.
Une tendance symbolise à elle-seule ce désir de solitude des Herbivores, celle du karaoké en solo. Un loisir traditionnellement présenté, dans les manga et les animes, comme une activité de groupe, devient ici un moyen de se défouler et de s’entrainer au chant en se limitant à ses chansons favorites et sans devoir subir les remarques des autres participants.

Troisième raison et certainement pas des moindres, je l’ai brièvement mentionné quelques lignes plus haut : la peur. Mais la peur de quoi ?
A bien y réfléchir, les Herbivores sont de purs produits de la société japonaise. Ils ont hérité d’une culture où ils ont été choyés par leur mère, et où l’image qu’ils ont de la femme renvoie à la soumission et la docilité. Alors la femme moderne, non seulement ils ne la comprennent pas, mais en plus, ils en ont peur.
En 1985, l’Equal Employment Opportunity Law doit permettre aux femmes de s’engager dans le monde du travail. De cette façon, elles commencent à s’émanciper des hommes dont elles étaient financièrement dépendantes. Dans un Japon qui n’est pas équipé pour qu’une femme puisse à la fois avoir des enfants et travailler, de plus en plus choisissent le travail et à travers lui l’indépendance plutôt que le mariage et une existence de femme au foyer (souvent au service d’un homme sur-protégé par sa mère toute sa vie).
Et ça, la société japonaise, cela ne lui plait pas. Pour des raisons pragmatiques, déjà : dans un pays où moins de 4% des naissances ont lieu hors-mariage (contre plus de 50% en France), une femme qui décide de travailler ne risque pas d’aider à l’amélioration du taux de natalité. Surtout que, dans ce pays, une femme n’est souvent plus considérée comme « consommable » et apte à faire des enfants après 30 ans. Ensuite, par rapport à leur éducation, les Herbivores ne sont tout simplement pas préparés à faire face à une femme qui souhaite travailler, être indépendante, et réfléchir par elle-même ; culturellement, elle doit être soumise, et surtout pas capable d’agir indépendamment. C’est probablement ce qui explique en partie le succès actuel de l’esthétique « moe » : les filles timides, naïves, ou enfantines donnent une impression de fragilité, fragilité qui les rend dépendantes d’un homme qui serait là pour les protéger contre les attaques extérieures ; cela donne l’impression aux spectateurs d’avoir un rôle à jouer vis-à-vis d’elles et surtout qu’elles ont besoin d’eux, sans compter qu’ils peuvent choisir le « modèle » qui leur plait le plus sans contrainte.
Dans les années 90, les femmes qui vivaient seules et travaillaient se voyaient traiter de « parasites ». Ce qui montre que la situation n’est pas nouvelle, mais aussi les réactions qu’elle peut provoquer auprès de la population nippone, puisque le terme de « parasite » est tout sauf agréable ; il signifie que les femmes volent les emplois des hommes dans les entreprises et ne remplissent pas leur rôle au sein de la société.
Ironie du sort : les femmes japonaises ont longtemps montré choisir un époux selon sa capacité à l’assumer financièrement, bref à son salaire. Donc un individu avec un emploi précaire ou pas spécialement ambitieux dans son travail, forcément, cela ne représente pas un grand intérêt.
De toute façon, de nombreux Herbivores revendiquent une préférence pour l’indépendance malgré la solitude, préférable à une relation qui entamerait cette précieuse indépendance.

Au Japon, les opinions sur les Herbivores semblent partagées. Il y a d’un côté ceux qui les considèrent comme une nouvelle étape dans le développement de l’homme japonais, ceux qui voient en eux une conséquence malheureuse de la crise économique, et ceux pour qui ils représentent une menace car ils ne participent à améliorer ni la natalité ni la consommation. S’il est déjà étonnant qu’un tel mouvement ait pu naitre dans un pays où un dicton local nous explique que « lorsqu’un clou dépasse, il faut le frapper avec un marteau », il convient de nuancer l’ampleur du phénomène : sur tous les Herbivores, beaucoup ne se revendiquent de ce mouvement que pour pouvoir se sentir appartenir à un groupe. Ce qui prouve que certains comportements ne changeront probablement jamais au Pays du Soleil Levant.

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9 commentaires pour Les Mangeurs d’Herbe

  1. Tabris dit :

    Et tous ces jeunes, bishounen/bishoujo modernes aux sourcils épilés et aux cheveux décolorés, travaillant en tant qu’hosts ou trainant à Shibuya ? Passé 21 ans, ils rentrent dans le moule et troquent le costard brillant ou les talons hauts pour le costard noir ou le tailleur ?

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  2. Tinky dit :

    J’ai cru que tu allais faire un article sur la drogue. Je suis déçu.

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  3. Natth dit :

    la Suisse souffre de difficultés similaires de ce point de vue >> Je crois que c’est aussi le cas de l’Allemagne, qui affichait en 2009 le taux de fécondité très bas de 1,36 enfant par femme. A côté, la France battait un record de 35 ans avec 2.01 enfants par femme en 2010. Et pourtant, on est censés être en crise…

    En parallèle du phénomène des herbivores, j’ai trouvé deux articles sur les hommes japonais souhaitant de plus en plus devenir hommes au foyer :
    http://japon.aujourdhuilemonde.com/les-peres-au-foyer-au-japon-une-tendance-suivre
    http://kangei.free.fr/index.php/post/De-plus-en-plus-d-hommes-au-foyer-au-Japon

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    • Gemini dit :

      Plus que le taux de fécondité, je parlais des conditions d’accueil des enfants et ce que cela impose sur les possibilités qu’ont les femmes à travailler tout en gérant leur famille.

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  4. Rukawa dit :

    moi je suis un mâle alpha.

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  5. Aer dit :

    Rukawa : c’est pour ça que tu sors avec des beta ?

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  6. brotch dit :

    Article intéressant, merci !

    En Europe, on ne parle évidemment pas de herbivores, mais plutôt de « nolife » en général, pour qualifier ceux qui n’ont pas une existence conforme aux attentes de la société.
    Mais on ne s’intéresse de toute manière pas vraiment au problème. Grâce à l’immigration et à la sécurité sociale, la natalité se porte bien. Et le chômage aussi.

    Tout va bien, donc.

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    • Le Bloguscribe dit :

      En l’occurence, le terme de Nolife n’a qu’un rapport minime avec le phénomène évoqué dans l’article. Voir presque inexistant tant il est un « cas particulier » s’intégrant (ou pas) dans une généralité.

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