Madhouse, le studio qui portait bien son nom

Dans la lignée de mes articles sur TMS et Nippon Animation, j’ai décidé de revenir sur un autre studio mythique : Madhouse. Même si, ce faisant, je m’aperçois qu’il aurait été plus logique de commencer par Mushi Productions et Toei Animation, studios dont les bonheurs et les peines ont largement impacter sur leurs concurrents, voire leurs successeurs. Mais ce sera pour un autre jour.

« Tout commence toujours par Osamu Tezuka ». Vous pouvez vérifier, ce n’est pas la première fois que je sors cette affirmation. Et elle se justifie une fois de plus.
En 1961, Osamu Tezuka fonde son propre studio d’animation : Mushi Productions. Par opposition à Toei Animation (à l’époque Toei Dôga), le fameux mangaka souhaite concevoir de l’animation non pas pour le format film, dans une veine tentative de devenir le Walt Disney de l’extrême-orient, mais bien pour la télévision. Pour arriver à ses fins, il débauche des animateurs rencontrés chez Toei Dôga lors de l’adaptation de sa Légende de Songoku, et va aussi recruter de jeunes artistes plein d’avenir. Au-delà d’un studio mythique, Mushi Productions va devenir un authentique vivié de talents, rassemblés autour du maître Osamu Tezuka, qui se montre aussi à l’aise dans des styles conventionnels que dans l’animation expérimentale.
Début des années 70 : Mushi Productions ne se porte pas au mieux. Aux difficultés financières viennent s’ajouter un conflit syndical, en 1971, obligeant Osamu Tezuka a quitté son poste de président du studio. Le financement des Animerama vient porter un coup fatal à la société, qui ferme définitivement ses portes le 22 Août 1973.

Avec la disparition de ce géant, de nombreux professionnels perdent leur emploi. Peut-être avaient-ils anticipé ce problème, ou bien un conflit avec le studio les aura poussé vers la sortie, toujours est-il que le 17 Octobre 1972, d’anciens animateurs de Mushi Productions donnent naissance à un nouveau studio : Madhouse. Parmi ces animateurs, des noms aussi célèbres que Osamu Dezaki – qui vient de connaitre le succès en tant que réalisateur avec son adaptation de Ashita no Joe – Rin Taro, Akio Sugino, Masao Muriyama, ou encore Yoshiaki Kawajiri.
D’autres anciens du studio fondent en parallèle Zuiyo Eizo (qui se scindera plus tard en deux structures : Zuiyo et Nippon Animation). Ceux-ci ont emporté avec eux un contrat liant à l’origine Mushi Productions et la société Calpis, selon lequel celle-ci financerait chaque année l’adaptation animée d’un classique de la littérature mondiale ; un projet connu aujourd’hui sous le titre de World Masterpiece Theaters. Fort de ce partenariat, Zuiyo Eizo dispose de fonds lui permettant de concevoir ses propres animes. Il n’en va hélas! pas de même pour Madhouse, qui malgré la célébrité naissante de plusieurs de ses membres fondateurs ne dispose pas de moyens suffisants pour produire des séries d’animation.

C’est là qu’intervient un des grands studios de l’époque : Tokyo Movie (futur TMS). A l’origine, c’est la chaine de télévision TBS qui avait commandité sa création pour se fournir en animes – programmes extrêmement populaires depuis l’apparition de Tetsuwan Atom (Astro Boy) – en confiant la direction à Yutaka Fujioka et sa troupe de… marionnettistes. Même s’ils ont été rejoints lors de l’ouverture de Tokyo Movie par de véritables animateurs – certains, comme Moriyasu Taniguchi, issus du domaine de la publicité – la plupart avaient tout à apprendre sur les dessin-animés, et leur première réalisation se solde par un échec cuisant. Dès lors, le studio décide de se concentrer sur la production, et de sous-traiter l’animation chez d’autres structures, tout en imposant ses réalisateurs internes comme Tadao Nagahama, même s’il leur arrive de faire confiance à des talents de leurs sous-traitants, comme Isao Takahata ou Hayao Miyazaki pour la première série Lupin III.
Tokyo Movie et Madhouse, l’alliance d’un puissant groupe et d’artistes de génie. Cela ne pouvait faire que des étincelles.

Dans les années qui suivront, Madhouse écrira quelques-unes des plus belles pages de l’histoire de Tokyo Movie, en particulier grâce aux réalisations de Osamu Dezaki. De cette collaboration naitront des classiques comme Ace wo Nerae (Jeu, Set, et Match) en 1973, Gamba no Bôken en 1975, Ie Naki Ko (Rémi sans Famille) en 1977, Takarajima (L’Ile au Trésor) en 1978, Versailles no Bara (Lady Oscar) et le film de Ace wo Nerae en 1979, puis Ashita no Joe 2 (Le Retour de Joe) en 1980. L’année 1980 marque la fin de la sous-traitance des travaux de Tokyo Movie par le studio, avec le film Makoto-chan.
Mais la collaboration avec la célèbre entreprise ne suffit pas à Madhouse, qui travaille sporadiquement pour d’autres commanditaires. A partir de 1975, il œuvre sur les 51 premiers épisodes de Manga Sekai Mukashi Banashi, recueil d’adaptations de classiques de la littérature, pour le compte de Group Tack.

Il faut attendre 1979 pour que Madhouse puisse financer son propre anime (montrant par la même occasion qu’il n’a plus besoin du support des autres studios) : Marco Polo no Bôken. Mais cette prospérité s’accompagne aussi du départ de Akio Sugino et Osamu Dezaki, le duo culte créant le studio Annapuru ; des animateurs comme Kôji Morimoto (futur fondateur du Studio 4°C) les suivent dans leur exil. Masao Murayama prend les commandes du groupe, et propulse Rin Taro réalisateur en chef à la place de Dezaki.
Sous l’impulsion de Masao Murayama, le studio change d’orientation et se détourne de l’animation à destination de la télévision. Deux de leurs derniers travaux étaient des films ; c’est ce format qui sera privilégié pendant 6 ans, parfois de nouveau en collaboration avec d’autres entreprises. Cette politique se concrétise en 1981 avec l’adaptation du manga Unico de Osamu Tezuka, qui sera suivi la même année de Natsu e no Tobira d’après l’œuvre de Keiko Takemiya, Genma Taisen (Harmagedon) en 1983, puis – toujours en 1983 – la suite de Unico et l’adaptation du manga Hadashi no Gen (Gen d’Hiroshima), Kamui no Ken (L’Epée de Kamui) en 1985, suivi de Hi no Tori : Ho-o-hen (un chapitre du Phénix de Tezuka), et de la seconde partie de Hadashi no Gen en 1986. Madhouse ne chaume pas, même si ses projets comportent une majorité d’adaptations.

C’est en 1986 que le studio décide de se lancer pour la première fois dans le nouveau format en vogue au Japon : les OAV, c’est-à-dire les animes destinés exclusivement au marché de la vidéo, et qui peuvent se dispenser de certaines contraintes – en terme de contenu et de taille – habituellement imposées aux séries TV et aux films. Si Kizuoibito est leur première production de ce format, Madhouse va surtout briller en 1987 avec X Densha de Ikô (Take the X Train), en 1988 grâce à Makai Toshi Shinjuku (Demon City Shinjuku), Goku Midnight Eye en 1989, Nineteen 19, Lodoss tô Senki (Les Chroniques de la Guerre de Lodoss), ou encore Saibô Shiti OEDO 808 (Cyber Tokyo Oedo 808) en 1990, des œuvres qui vont imposer une identité forte au studio, notamment grâce aux réalisations de Yoshiaki Kawajiri. Madhouse va aussi travailler sur plusieurs OAV de Urusei Yatsura, les adaptations de Tokyo Babylon en 1992 et Gunnm en 1993, DNA² en 1994, Tetsuwan Birdy en 1995, ou la longue série d’OAV Captain Herlock : The Endless Odyssey de Rintaro en 2002. Chez ce studio comme chez ses concurrents, l’affaiblissement du marché des OAV se ressent par un nombre plus faible de productions, et aussi par une prise de risque réduite puisque leur dernière création est celle des OAV de Black Lagoon, tirées d’une licence à succès.

L’année 1989 marque le retour de Madhouse dans l’univers des animes destinés à la télévision avec Easy Cooking Animation : Seishun no Shokutaku, mais surtout avec l’adaptation animée de Yawara!, manga culte de Naoki Urasawa, qui comptera pas moins de 124 épisodes. A partir de 1995, le studio réalisera une autre série à rallonge : Azuki-chan, 117 épisodes. En dehors de ces deux animes fleuves, il se limitera à un petit nombre de titres, mais avec un succès certain : DNA² – en parallèle des OAV – en 1994, puis en 1998 Trigun, Master Keaton, et Cardcaptor Sakura (Sakura la Chasseuse de Cartes).
Si les années 90 ont été celles de la qualité plus de la quantité, Madhouse redevient un acteur majeur à la télévision dans les années 2000 avec un nombre beaucoup plus conséquent de productions, dont nous retiendrons Boogiepop Phantom, Sakura Taisen, et Hajime no Ippo en 2000 ; les populaires Beyblade et Captain Tsubasa : Road to 2002 en 2001 ; X, Chobits, et Hanada Shônen-shi en 2002 ; Texhnolyze, Gunslinger Girl, et Gungrave en 2003 ; Paranoia Agent, Monster, Beck, et Tenjô Tenge (Enfer & Paradis) en 2004 ; Paradise Kiss et Akagi en 2005 ; Black Lagoon, Saiunkoku Monogatari, Death Note, et Nana en 2006 ; Claymore, Kaiji, et Dennô Coil en 2007 ; Kaiba, Casshern Sins, Kurozuka, et One Outs en 2008, ainsi que Ultraviolet Code 044 qui marque le retour (un peu raté) du duo magique Dezaki/Sugino dans le studio qu’ils ont fondé ; Ride Back et Kobato en 2009 ; Highschool of the Dead et Rainbow en 2010.
Ces dernières années, Madhouse a aussi montré une volonté de travailler avec des studios étrangers, comme l’attestent leurs travaux sur Animatrix en 2003, Highlander : The Search for Vengeance en 2007, Batman Gotham Knight en 2008, Supernatural the Animation en 2011, et bien entendu le fruit de leur collaboration avec Marvel en 2010/2011 : Iron Man, Wolverine, X-Men, et Blade.

Cette diversification n’empêche pas Madhouse de rester une référence en matière de cinéma d’animation au Japon. En 1988, il œuvre aux côtés du studio Artland pour le film de Ginga Eiyuu Densetsu (Les Héros de la Galaxie), puis produit le film à séquences Manie-Manie Meikyu Monogatari en 1989. Il profite de ses licences et de ses réalisateurs maison comme pour Ninja Scroll en 1993 et X en 1996, pour ensuite financer des long-métrages plus ambitieux tels Memories en 1995 et Perfect Blue en 1998. En 2001, Madhouse finance Metropolis et Vampire Hunter D : Bloodlust, puis Sennen Joyû (Millenium Actress) en 2002, Tokyo Godfathers en 2003, Toki wo Kakeru Shôjo (La Traversée du Temps) et Paprika en 2006, Summer Wars en 2009, puis Trigun Badlands Rumble et Redline en 2010.

Ce qui ressort de ce parcours, c’est que Madhouse est véritablement un studio complet. Il sait tout faire, aussi bien l’adaptation simple et méchante que des œuvres originales, élaborées, et parfois même marquées. Il sait donner leur chance à des réalisateurs talentueux comme Satoshi Kon et Mamoru Hosoda, en leur fournissant les moyens de créer des long-métrages ambitieux. Le style de Madhouse peut osciller entre le plus académique et le plus original. Une situation qui a apporté au studio une véritable population de fans, lequel semble aujourd’hui un des rares à pouvoir rivaliser à l’international avec le rouleau compresseur Ghibli.

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2 commentaires pour Madhouse, le studio qui portait bien son nom

  1. Jevanni dit :

    Et sinon Yuasa la dedans ? 😦

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  2. Caly dit :

    Mais voici un article bien sympathique que j’ai pris plaisir à lire.
    Pour moi, Madhouse reste la combinaison avec Kawajiri qui a permis ses plus belles oeuvres

    J'aime

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