La Dialectique peut-elle casser des Briques ?

J’ai beaucoup hésité avant d’écrire ce billet. D’une part car j’ai quelques lacunes concernant le message politique de cette oeuvre – car il y a un message politique – et d’autre part car il va être question d’un film vraiment très particulier.

Vous connaissez La Classe Américaine, alias Le Grand Détournement ? Film culte créé par Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette, il consiste en un détournement de films pré-existants : ils ont pris des séquences de classiques de la Warner, ont effectué un montage des extraits choisis en les articulant autour d’un scénario concocté par leurs soins, puis ont effectué un post-doublage, obtenant ainsi un long-métrage inédit. Le procédé a depuis fait école, inspirant notamment le malicieux Mozinor.
Néanmoins, il serait faux de penser que La Classe Américaine a tout inventé : non seulement les deux compères n’en étaient pas à leur coup d’essai, mais l’histoire du cinéma comporte d’autres exemples de films détournés. Nous pourrions citer Lily la Tigresse, détournement d’un film japonais à but humoristique signé Woody Allen, et le très étonnant La Dialectique peut-elle casser des Briques ? de René Viénet.

Comme tous les long-métrages, celui-ci a une histoire. Et pas commune, de surcroit.
Connaissez-vous le situationnisme ? N’étant pas très au fait des mouvements artistiques d’extrême-gauche, je vous avouerai n’en avoir jamais entendu parler avant de voir ce film. Donc pour les détails, vous verrez avec Lux ; mais de ce que j’en ai compris, il s’agit d’un mouvement communiste lié à l’industrie du spectacle, et théorisé par Guy Debord. René Viénet, en 1973, va essayer d’exprimer ces idées à travers La Dialectique peut-elle casser des Briques ?, même si le résultat délirant qu’il a obtenu laisse tout de même à réfléchir quant à son adhésion aux idées en question. Dans ce film, le scénariste et réalisateur dénonce le communisme d’état, qui selon lui aliène l’individu au lieu de lui permettre de s’exprimer. Il le voit comme « un toast aux exploités pour l’extermination des exploiteurs ». Vaste programme.

La grande différence entre La Classe Américaine et La Dialectique peut-elle casser des Briques ? est que là où le premier piochait des morceaux dans de nombreuses oeuvres, le second ne détourne qu’un seul et même film, sans le moindre remontage ; un long-métrage hongkongais de 1972, réalisé par Kuang-chi Tu et loin d’avoir marqué les esprits : 唐手跆拳道. Le pire, c’est qu’il semblerait que ce fût la première production HK arrivée en France, par le biais du détournement.
Alors, pourquoi avoir choisi ce film en particulier ? J’y vois deux raisons principales. La première, c’est que René Viénet avoue lui-même aimer le western italien, genre dans lequel les exploiteurs se font souvent botter le derrière par les exploités, ou plus exactement par le champion de ceux-ci, sortis d’on ne sait où ; quelques réalisateurs n’hésitaient pas à introduire des idées radicalement de gauches dans leurs travaux. Le cinéma de Hong-Kong partage des thématiques communes avec celui d’Italie, et 唐手跆拳道 ne se démarque absolument pas ; j’y reviendrai.
La seconde raison, c’est que l’équipe de Viénet manquait cruellement de moyens financiers, voire techniques. Je doute qu’il ait demandé la permission aux Hongkongais de récupérer leur – hum… – navet, et il n’avait pas la possibilité d’engager des comédiens de doubalge, et probablement de louer un studio d’enregistrement. En fait, le doublage français existe, mais il a été réalisé plus tard. Lors de sa toute-première sortie, La Dialectique peut-elle casser des Briques ? était uniquement sous-titré ! Voilà pourquoi il a choisi ce film en particulier : parce que le mandarin n’est pas une langue courante – en tout cas pas en France au début des années 70 – donc peu de gens pouvaient comprendre que les sous-titres ne correspondaient pas aux paroles. René Viénet utilisera la même procédé l’année suivante avec Les Filles de Kamare, porno japonais (véhiculant les mêmes idées) uniquement sous-titré mais qui lui ne fut jamais doublé ; impossible à regarder pour quiconque a vu suffisamment d’anime en version originale, la supercherie ne tient absolument pas.

Malgré le post doublage, le scénario d’origine de 唐手跆拳道 se ressent fortement. L’histoire se déroule en Corée, alors que celle-ci est occupée par les Japonais. Ceux-ci profitent et abusent de leur position dominante, s’en prenant en particulier à une petite école d’arts martiaux où les pratiquants continuent de s’entrainer malgré l’interdiction ; jusqu’au jour où surgit un homme providentiel, expert en arts martiaux et bien décidé à aider l’école face aux Japonais. Vous pourriez très bien remplacer les Japonais par des hors-la-loi, les élèves de l’école par des paysans, et l’expert solitaire par un flingueur solitaire, vous auriez votre western spaghetti. Scénario bien basique que celui-ci, et pas aidé par un acteur principal dont il s’agit du seul rôle d’importance – c’est dire – et par un usage exagéré du trampoline dans les scènes de combat.
Sous les mains de René Viénet, les Japonais deviennent des Bureaucrates, les élèves des prolétaires, et le combattant un expert en dialectique. La nouvelle histoire est bâtie de telle façon que les prolétaires affrontent les bureaucrates dans des joutes verbales pour confronter leurs idées, joutes dans lesquelles ces-derniers auront finalement toujours recours à la violence puisque n’arrivant pas à justifier leurs actions par la parole.

Si j’ai mis en doute tantôt le sérieux de l’entreprise, c’est parce que le résultat n’est pas sérieux trente secondes. Bien fait, ça oui, mais les dialogues sont teintés d’un puissant délire, digne de celui de la version française de Ken le Survivant, cela vous donne une idée du désastre.
Quelques exemples seront plus parlant que de longs discours.
« J’attends le matin du grand soir. Mais surtout le grand soir. Pour prendre du plaisir à leur griller les poils sous les bras, pour pendre les propriétaires et couper les curés en deux, je vais aiguiser ma dialectique sur des situations bandantes. »
« Comme dirait Lénine, on a beau être la classe dominante, on est quand même dans la merde. »
« Il a l’air con, c’est vrai. Mais ce n’est pas de sa faute, c’est celle des producteurs. » (à propos du personnage principal)
Cela vous donne une idée du niveau. Le tout avec d’innombrables références aux théoriciens du communisme, aux activistes, aux mouvements d’extrême-gauche, ou à l’actualité de l’époque ; il faut un minimum de connaissances sur le sujet pour n’en saisir ne serait-ce que la moitié, mais cela fait parti du charme de ce film.
Grâce à tous ces dialogues alambiqués et surréalistes, La Dialectique peut-elle casser des Briques ? est une oeuvre plus humoristique que politique. Parce que oui, entendre parler du communisme dans un film d’arts martiaux et avec une telle dose de second degré et de dérision, c’est vraiment drôle. Je me suis énormément amusé en regardant ce film, malgré une image vieillie. Il y a non seulement du travail derrière ce projet, mais aussi de nombreux trouvailles savoureuses, dont certaines trouveront des échos justement chez les créateurs de La Classe Américaine.

Pour les curieux, ce long-métrage hors-norme est disponible gratuitement sur Ubu.
Je terminerai par cette phrase de la voix-off : « Qu’on se le dise : tous les films peuvent être détournés, tous les navets, les Varda, les Pasolini, les Caillac, les Godard, les Bergman, mais aussi les bons westerns spaghettis, et tous les films publicitaires ! » A méditer.


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2 commentaires pour La Dialectique peut-elle casser des Briques ?

  1. Tetho dit :

    Et la dianétique peut elle casser des briques, elle ?

    J'aime

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