Devilman, ce Démon au fond de mon Cœur

Parfois, il arrive que nous rencontrions une œuvre à ce point marquante que nous éprouvons un besoin irrépressible d’extérioriser, d’exprimer nos sentiments. Pour moi, cela passe par l’écriture. Et aujourd’hui, j’ai terminé un manga qui me pousse à écrire : Devilman.

Si je vous dis Go Nagai ? Vous pensez probablement à ses histoires de robots géants, au Super Robotto, à UFO Robo Grendizer, peut-être à Cutie Honey, Mazinger Z, ou Getter Robo. Mais pour combien ce nom sera synonyme de Devilman ? En France, probablement pas grand monde ; nous le connaissons plus comme le créateur du premier anime importé sur nos chaînes de télévision (à tort puisqu’il s’agit en réalité de Osamu Tezuka).
Au Japon, à la rigueur en Italie, Devilman s’impose comme une évidence dès qu’il est question du célèbre mangaka. En France, seuls nous sont arrivés les OAV et un manga en 5 volumes, en rupture depuis si longtemps qu’il faudrait presque consommer de la culture nippone depuis au moins 10 ans pour espérer le posséder. C’est ce manga que je viens de lire grâce à la générosité d’un ami, et je viens de prendre une des claques les plus monumentales de ma carrière de lecteur. Je pensais connaître, je pensais savoir vers quoi cette œuvre et son auteur allaient m’emmener, mais je me trompais lourdement. Devilman ne ressemble à rien de ce que je croyais connaître, et elle m’a emmené vers des horizons inconnus.
J’avais découvert Devilman par la série TV de 1972, alors qu’elle est aussi différente du manga que le jour peut l’être de la nuit.

Go Nagai n’est pas le premier mangaka venu. Ancien assistant du mythique Shotaro Ishinomori, il commence sa carrière dans les années 60 en faisant scandale avec son Harenchi Gakuen (L’Ecole Impudique), qui montre au public japonais de l’époque une école aux mœurs un peu trop libérées. Evoquer sa carrière revient à citer une liste incroyable de séries aussi cultes que Mazinger Z, Devilman, Cutie Honey, Getter Robo, Oira Sukeban, Kotetsu Jeeg, Abarshiri Ikka, Enma-kun, Maboroshi Panty, ou la délicieuse Kekko Kamen. Anime, manga, films, les histoires de ce mangaka prolifique ont donné naissance à des œuvres innombrables. Souvent édulcorées par rapport aux travaux d’origine du mangaka, celui-ci brille moins par la qualité de son dessin que par ses thèmes durs, sa proportion à montrer une violence crue à ses lecteurs, son humour bien souvent au-dessous de la ceinture, et ses héroïnes libertines. Glauque, macabre, pervers, sadique, et vicieux, Go Nagai n’hésite pas à choquer.
Parmi tous ces titres, je considère désormais Devilman comme son incontestable chef d’œuvre.

Akira Fudo est un lycéen ordinaire. Un peu pleutre, il vit dans la demeure de la famille Murakami – pour des raisons qui ne seront que brièvement évoquées – aux côtés du jeune Taro, de la jolie Miki, et de leurs parents.
Garçon terne, seule la présence de Miki auprès de lui le démarque de la masse, lui-même ne souhaite pas faire de vague et préfère fuir les ennuis autant que possible. Jusqu’au jour où Ryo Asuka, son meilleur ami, vient le voir en lui demandant de le suivre sans poser de questions. Arrivé chez lui, il expose à Akira le drame qui vient de se jouer : son père, archéologue, a découvert l’existence des démons, des êtres d’une grande puissance antérieurs à l’apparition de l’homme, heureusement prisonniers des glaces depuis l’ère glaciaire ; mais comprenant que leur retour dans le monde ne saurait tarder, et avec lui une période de désastres pour les humains, il décide de se faire posséder par un de ces démons afin de gagner les moyens de les combattre. Hélas! tout ne se passe comme prévu : l’esprit du démon consume celui du père de Ryo, qui dès lors devient un être violent et essaye de s’en prendre à son fils ; reprenant conscience avant de lui asséner le coup fatidique, il se suicide.
Arrivant à le convaincre de l’existence des démons et de la menace qu’ils représentent grâce à un artefact mis à jour par son père lors d’une fouille, Ryo expose son plan à Akira : comme personne ne croira leur histoire, eux-seuls peuvent s’opposer aux démons. Pour se faire, ils doivent à leur tour se laisser posséder pour gagner leurs pouvoirs, tout en maintenant aussi longtemps que possible leur contrôle sur l’esprit démoniaque.
Lors d’un rituel satanique, Akira se fait investir par Amon, un démon redouté par ses semblables. Mais en conservant son cœur d’homme, il se transforme en Devilman.

Après lecture des deux premiers tomes, j’avais prévu de vous parler de l’influence sur Go Nagai de Gustave Doré – pas le joueur de yukulélé capable de citer Debord et Duchamp, mais son aïeul – de la capacité du mangaka à imaginer des démons sexuellement très intéressants, de la marque des années 70 sur ce manga, des références à Go Nagai présentes dans les œuvres de Masami Kurumada, en encore de son dessin qui fait ressembler les personnages à des tableaux de Picasso tant il a du mal avec les visages et les proportions. Mais une fois la série finie, je dois dire que tout cela, je m’en fous royalement. Cela n’indique ni la force de ce manga, ni ne lui rend justice.

Pour comprendre Devilman, il faut parler de sa violence. La violence dans Devilman est omniprésente ; pas une violence sexuelle, mais une violence physique et psychologique qui peut aller extrêmement loin dans le sordide et le traumatisant. Enfants sacrifiés, femmes décapitées, métamorphoses abjectes, hystéries collectives menant au lynchage de familles entières, personne ne sera épargné par les flots d’horreurs qu’abat Go Nagai sur son œuvre.
Seulement, il ne s’agit jamais d’une violence gratuite. En allant dans de tels extrêmes, elle cherche à atteindre un but précis : provoquer chez les lecteurs des sentiments de rejet envers les causes de cette violence absurde. Devilman est une œuvre engagée, une œuvre qui dénonce, et à ce titre, rien ne sera jamais trop fort afin que passe le message du mangaka.
Le message de Go Nagai pourrait ici se résumer à un constat simple : l’homme est un loup pour l’homme. Loin des histoires d’amour et de paix véhiculées par des animes comme UFO Robo Grendizer, l’auteur s’emploie ici à combattre les aspects les plus abjectes de l’être humain : sa proportion à faire la guerre et à polluer, et surtout sa peur de l’autre, sous prétexte qu’il est différent.
Et pour y arriver, je vous l’ai dit : il n’hésite jamais à appuyer ses propos par des scènes bouleversantes, des morts ignobles, un pessimisme radical, une noirceur sans égale, et toute autre technique qui lui permettrait de choquer le lecteur donc de le marquer.

Des thèmes aussi forts et une façon aussi abrupte de les traiter, sans concession et avec une mise en page percutante, ne pouvaient donner, dans les mains d’un maître comme Go Nagai, qu’un manga exceptionnel. Et Devilman est exceptionnel. Je n’avais pas été à la fois aussi impressionné et passionné par un manga depuis plusieurs années. Il ne se lit pas, il se ressent. Je crois que ceux qui ne l’ont pas lu ne peuvent pas comprendre à quel point il s’agit d’une œuvre hors-du-commun, de celles qui vous prennent aux tripes et ne les lâchent plus avant de les avoir triturer dans tous les sens possibles et imaginables pour les laisser dans un état lamentable. Un manga dur, où les personnages principaux ne seront pas épargnés et devront faire face à de terribles épreuves, et dont le lecteur ne sortira pas indemne.
Et pourtant, derrière toute cette haine et ce sang se cache une forme de beauté, quelque chose qui transforme Devilman en une œuvre absolument magistrale. Je comprends désormais pourquoi elle jouit du statut de manga culte, voire de titre culte : elle est époustouflante.

Je pense qu’une œuvre aussi puissante nécessite au minimum une seconde lecture pour être encore mieux appréciée. Néanmoins, il convient de laisser décanter tranquillement tout ce que je viens d’ingurgiter avant de la recommencer. Sachant que je compte malheureusement rendre ses tomes à leur propriétaire, il ne me reste plus qu’à mettre moi-même la main sur ce chef d’œuvre. Ce qui risque de s’avérer compliqué : le manga était sorti chez Dybex à l’époque où ils travaillaient aussi le format papier et éditaient en sens de lecture français ; épuisés depuis de nombreuses années, les titres de Go Nagai n’ont jamais été repris par un autre éditeur, probablement pour un problème de droit (il y a systématiquement des problèmes de droit pour les séries de Go Nagai). A l’heure actuelle, sachez que les deux premiers tomes ont été ré-imprimés en version française, à raison de 2000 exemplaires chacun par le groupe japonais D Visual ; ils devaient être disponibles pour la venue de Go Nagai à la Japan Expo, mais sont bloqués depuis en Italie pour d’obscures raisons… Le retour de Devilman n’est décidément pas pour tout de suite.

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10 commentaires pour Devilman, ce Démon au fond de mon Cœur

  1. Ialda dit :

    C’est le genre de sujet qui fait plaisir à lire.
    Clairement un des mangas les plus marquants de Go Nagai, le premier à revendiquer le titre de chef-d’oeuvre tant il semble ne pas avoir vieilli et a pu continuer à inspirer d’autres mangakas sur des décennies, ou donner lieu à des expositions… même si à la lecture on peux aussi facilement spéculer sur les influences du Vampires de Tezuka sur le propos, ou bien de Ishinomori pour ce qui expérimentation de mise en cases, qu’il pousse plus loin que dans bien d’autres de ses mangas ‘cultes’.

    Je suis loin d’avoir lu/vu l’ensemble de ce qu’a à proposer la franchise Deviman mais je regrette ne pas avoir pu découvrir, pour l’instant, un autre travail qui se hisse au même niveau – Devilman Lady partait sur une idée intéressante que ce soit dans le manga comme dans son aimable version crypto-yuri animée de Hirano/Konaka, mais finissait par verser un peu trop dans le n’importe quoi.

    (‘tention, confusion Asuka/Akira plusieurs fois dans le texte ?)

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    • Gemini dit :

      Effectivement, petite confusion de nom, je corrige ça de suite. Merci ^^

      Il parait qu’à la fin de Devilman, Go Nagai se sentait à moitié fou. Je veux bien le croire. Maintenant, j’aimerais bien lire Devilman Lady (et pas uniquement le premier tome comme je viens de le faire) et Violence Jack.

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      • Ialda dit :

        Violence Jack on a les premiers volumes dispo en version anglaise. Par contre DL effectivement je pense pas que les trads soient allés beaucoup plus loin que le tome 1… et je suis pas fan du trait de Go Nagai dans celui-ci.

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  2. inico dit :

    Très bon article, enthousiaste au point de me persuader.
    Tout ce que j’aime en lisant un billet: ressentir la franchise de l’auteur devant la joie ou la déception lui ayant procuré une œuvre, face à un événement…
    Et j’ai donc là été maintes fois servi.

    Sans avoir lu une seule page de ce manga, et alors que je projetais de regarder la version TV avant de tenter le manga, j’ai craqué et je viens d’acheter le manga en occasion (peut-être as-tu depuis cet article fait de même ?).

    Je repasserai faire part de mes sentiments 🙂

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  3. inico dit :

    J’ai terminé la lecture de ce terrible manga la semaine dernière. Terrible, car il m’a quelque peu laissé en état de choc sur la fin.

    Je voudrais écrire un roman à son sujet, mais ce n’est pas le lieu donc je vais résumé tant que possible mon opinion et mes sentiments.
    Concernant le dessin: je n’ai pas noté de faiblesse de ce côté. Bien qu’au début j’ai eu un peu de mal avec une expression des personnages qui me semblait comme figée (surtout Ryo). Mais cela disparait dés le second volume. Et bien que le trait de Go ne soit pas éblouissant de précision ou spécialement riche en détail, je le très bon: les sentiments des personnages transparaissent clairement (la peur, la colère…), et les
    scènes d’actions sont purement excellentes. Ça peut paraitre idiot à dire, mais les scènes d’action dans les mangas me donnent souvent une idée de figé, comme si il y avait eu un arrêt sur image. Ici ce n’est pas le cas, la vitesse et le mouvement son très bien rendus, sans être brouillons et en restant parfaitement lisibles.
    Cas encore rare pour être souligné, car combien de fois ai-je été obligé de rester concentré des dizaines de secondes devant certains dessinsen me demandant d’où le coup venait, où il allait …
    On observe de plus une évolution du type de dessin en fonction des situations: pour souligner des scènes ou des sentiments, l’utilisation de fusains et d’un trait plus brouillon met en exergue les événements dramatiques. C’est d’autant plus évident sur la fin.

    Concernant l’histoire en elle-même, elle est exceptionnellement bien mise en place, avec une montée constant de la tension. Un départ léger, pour dériver vers l’action, puis le suspense et s’achever dans l’horreur et l’angoisse. Absolument prenant.
    On sent également une critique à l’égard de la société, que ce soit les jeunes ou les anciens. Entre les traditions ridicules ou la rébellion de jeunes écervelés.

    Mais la force du manga réside bien sûr surtout dans la force de son message. Dans la dureté, même. Puisqu’il fait preuve d’un intransigeante glaçante.
    Rien ne sera pardonné à ceux qui succombent à la fascination de la violence, rien ne peut justifier la guerre.
    Ce bouquin m’a vraiment pris par surprise par sa force et sa maîtrise. Je ne crois pas avoir encore avoie eu envoie de parler de chef d’œuvre à propos d’un manga. Mais s’il en un auquel je devais attribuer le titre, je commencerai par celui-là.

    Encore bravo pour ta chronique (Sama award mérité ^^) et si tu as d’autres œuvres de cette trempe dans ta besace, j’espère que tu continueras à les partager.

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    • Gemini dit :

      D’autres œuvres de cette trempe, et plus particulièrement en France, cela risque d’être difficile à trouver. Je lis des manga depuis les années 90, j’ai parcouru des milliers de volumes – j’ai compté – mais aucun manga ne m’a fait l’effet de Devilman, qui a réussi à se placer d’entrée parmi mes titres favoris, « classement » qui n’évolue que très rarement. L’année dernière, le seul autre titre qui a réussi à s’immiscer dans mon top, c’est Gunnm ; cela donne une idée du niveau.

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  4. Joe dit :

    Je ne connaissais Devilman que de nom, ne sachant absolument pas de quoi ça pouvais parler jusqu’à ce que je tombe sur ton article.
    J’aime beaucoup (depuis peu) Go Nagai, que ce soit au niveau du dessin « picassoèsque », ses scènes abjectes et horrible qui personnellement me fascinnent et son imagination débordante en matière de monstre.
    Le premier quart de ton article à suffit à me pousser à lire ce manga, ton simple enthousiasme m’y a contraint.
    Âpres avoir fini de lire les 5 tomes je revient achever la lecture de ton article et j’y retrouve exactement (où presque) ce dont j’en pense. A quelques choses près bien sûr, je ne dirai pas que Devilman m’a marqué plus que ça, je dirai plutôt qu’il m’a surpris de part les thèmes qu’il aborde et la manière dont il les traite. J’ai vraiment très peu lut de manga mais je sais que il sera très difficile/impossible de trouver quelque chose d’équivalent voir mieux que Devilman sur ce même sujet à tel point le message est fort, à tel point on ressent cette satané de bidule-chouette que je n’arrive jamais à exprimer avec des mot et qui fait qu’un œuvre est spéciale.
    Je vais sans aucuns doutes le relire plus d’une fois.
    Pour finir merci de m’avoir indirectement forcé à m’y mettre, je passerai sur ton blog un peu plus souvent ^^

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