Tchernobyl 24 ans après : conséquences sur la vie quotidienne à proximité

N’allez pas croire que je m’ennuie. Ayant bientôt terminé mon année de cours, je commence à préparer mes révisions, mais j’ai aussi des rapports et autres études de cas à réaliser. Dont ce mémoire, avec pour sujet : Tchernobyl 24 ans après : conséquences sur la vie quotidienne à proximité. Après rédaction, je me suis dit que, tant qu’à faire d’avoir écrit tout ça, autant le donner à lire à tout le monde. Alors si le sujet vous intéresse, j’espère que le contenu de ce mémoire vous plaira.
A noter que si tout cela manque d’illustrations et de tableaux, c’est parce que je n’ai pas le droit d’en insérer dans mon texte, et dois me contenter de les présenter au verso des feuilles ; donc je ne les ai pas encore préparé, mais cela viendra et je les rajouterai probablement ici plus tard. Néanmoins, j’hésite à mettre des images d’enfants atteints de malformations congénitales, certaines étant particulièrement gores.
Et pour ceux qui se le demandent : j’ai été tenté de faire des parallèles avec le film Stalker, mais je me suis abstenu… Je suis faible…

Introduction

En 1986 se produisait la plus grave catastrophe nucléaire à ce jour, menant à la libération d’importantes doses de radio-éléments, émetteurs de rayons ionisants. Aujourd’hui encore, des populations vivent à proximité du site de cette catastrophe ; elles en subissent les conséquences, obligées d’adapter leur vie quotidienne à de nouvelles réalités.

Dans ce mémoire bibliographique, nous reviendrons brièvement sur les causes de cette catastrophe, puis nous nous intéresserons à la vie actuelle des personnes situées sur des territoires contaminés depuis 1986, avant de parler du futur de ces populations et de la difficulté de gérer une situation aussi complexe.

Abréviations

137 Ba : Baryum 137
137 Cs : Cesium 137
131 I : Iode 131
90 Sr : Strontium 90
Bq : Becquerel
PBq : Peta Becquerel (10^15 Bq)
SCZ : Strict Control Zone

I) Rappels

1) Les Radionucléides

Les radionucléides sont des atomes dont le noyau est instable. Ils vont alors tendre vers la stabilité en se désintégrant et en émettant des rayonnements alpha (α), bêta (β) et gamma (γ). Les rayonnements γ sont des ondes électromagnétiques tandis que les rayonnements α et β sont des particules ; respectivement un noyau d’hélium et un électron.

Les radionucléides existent naturellement ou sont produits artificiellement dans les réacteurs nucléaires. L’exposition de l’homme aux radionucléides peut s’effectuer de manière externe lorsque la source de rayonnements n’est pas en contact direct avec la personne, ou de manière interne lorsque les radionucléides sont incorporés dans l’organisme par ingestion, inhalation, ou blessure cutanée.

Ces rayonnements sont susceptibles d’entrer en interaction avec la matière qu’ils traversent et de provoquer des changements au niveau de la structure atomique du milieu traversé, essentiellement par le biais de phénomènes d’ionisation (production d’ions par modification du nombre d’électrons d’un atome). De ce fait, ces rayonnements sont qualifiés d’ionisants.

2) La Catastrophe de Tchernobyl

Le 26 Avril 1986, à la centrale nucléaire Lénine de Tchernobyl (actuel territoire de l’Ukraine), une suite d’erreurs provoque une explosion au niveau du réacteur n°4. Il est 01h23. Un incendie se déclare, tandis que des éléments radioactifs sont libérés par le réacteur fissuré, dont le 137 Cs (85 PBq) et le 131 I (1760 PBq).

Rapidement, des pompiers interviennent depuis la ville voisine de Pripyat – la plus proche de la centrale Lénine, pourtant située sur la commune de Tchernobyl – pour essayer d’endiguer l’incendie. Le graphite toujours en combustion, mélangé au magma de combustible qui continue de réagir, dégage un nuage de fumée saturé de particules radioactives ; cela va provoquer la formation de nuages hautement radioactifs.

Pour neutraliser le magma, les autorités décident, dès le 26 Avril, de larguer dans le réacteur 5 000 tonnes de sable, d’argile, de plomb, de bore, de borax et de dolomite ; cette action provoquera notamment la libération dans l’atmosphère d’une grande quantité de plomb, vaporisé lors de son contact avec le magma à 3000 °C (aucune étude n’a été menée sur les conséquences de cette forte libération de plomb). En parallèle, plusieurs missions sont menées pour minimiser la contamination de l’environnement et de la population, et prévenir une éventuelle seconde explosion : déplacement des population avoisinantes, récupération des débris radioactifs, chasse des animaux potentiellement contaminés, ou encore forage d’une galerie sous la centrale pour atteindre le fond du réacteur, initialement pour y placer un système de refroidissement.

A partir du 14 Mai 1986 commence la construction du sarcophage, qui doit permettre de sceller le réacteur n°4. Les 3 autres réacteurs continuent de fonctionner, jusqu’à leur arrêt définitif en 2000.

Les individus intervenus dans la gestion de la catastrophe, la construction du sarcophage, et la maintenance de la centrale jusqu’à nos jours ont été baptisés par les autorités soviétiques de l’époque ликвидаторы (likvidatory): les « Liquidateurs ».

3) Populations exposées

Il existe plusieurs populations qui ont été directement exposées aux retombées de la catastrophe. A commencer par les Liquidateurs, puisque travaillant à proximité de la centrale voire à l’intérieur de celle-ci. La population civile a elle-aussi été touchée ; celle vivant dans les villes voisines de la centrale dans un premier temps, mais cela s’est étendu aux régions survolées par les nuages radioactifs et ayant connu un épisode pluvieux. Cela représente une zone recouvrant au Sud jusqu’à Israël, à l’Ouest la France et l’Angleterre, au Nord la Suède et la Norvège, et bien entendu la Russie à l’Est. Les régions situées à proximité de la centrale sont les plus gravement touchées.

4) Conséquences directes sur ces populations

Avec le recul, il apparaît que les autorités soviétiques, ainsi que les scientifiques dépêchés sur place, ont mal géré la situation, menant à des expositions importantes qui auraient partiellement pu être évitées.

Le premier danger, en cas de fuite d’un réacteur nucléaire, concerne la libération de 131 I, radioactif, qui une fois à l’intérieur de l’organisme possède une forte affinité pour la thyroïde (Hatch M & all). Pour contrer ses effets, il convient de donner aux personnes exposées des pilules d’iode, censées saturer la thyroïde et empêcher le 131 I de s’y fixer. Non seulement cela n’a pas été fait, mais les autorités – probablement pour camoufler le scandale, à une époque où la Guerre Froide était encore d’actualité – ont attendu 30h avant d’évacuer la population proche de la centrale Lénine. Pour ne pas alarmer la population, il avait aussi été décidé que les célébrations du 1er Mai – la fête du travail, une des plus importantes sous le régime soviétique – ne seraient pas annulées, ce qui a encore augmenté l’exposition de la population.

Le comportement des scientifiques, qui ont dans un premier temps installé leur camp de base à Pripyat, sans porter de protection particulière, tend à prouver qu’ils n’avaient aucune idée réelle de l’importance de la contamination. Il s’agissait là d’un phénomène nouveau, et tous les modèles développés à partir des données recueillis sur les bombes de Hiroshima et Nagasaki ont été dépassés.

Même en connaissant le danger auquel ils s’exposaient, les Liquidateurs étaient obligés d’agir pour tenter de limiter la contamination.

Officiellement, 28 personnes sont mortes d’un syndrome d’irradiation aiguë, dont les pompiers de Pripyat venus éteindre l’incendie (chiffre remis en cause par des organismes non gouvernementaux). Une étude épidémiologique a montré que 4000 enfants de la région avaient développés des cancers de la thyroïde, contre 50 statistiquement attendus (Report of the UN Chernobyl Forum). Une autre étude, concernant les leucémies et comparant une région exposée à une région supposée non exposée, a montré une augmentation de l’incidence, en particulier concernant la leucémie lymphoblastique aiguë (Report of the UN Chernobyl Forum). Sur les 600000 Liquidateurs, 60000 seraient morts, et 165000 lourdement handicapés.

II) Vie des populations à proximité en 2010

1) Populations situées à proximité

Il est difficile d’établir un profil précis des différentes populations pouvant être considérées comme vivant à proximité de Tchernobyl. Si par « proximité », nous entendons les zones touchées par des retombées radioactives dues à la catastrophe, alors cela englobe tous les territoires survolés par les nuages radioactifs puis ayant connu un épisode pluvieux. Même si des études épidémiologiques existent dans différents pays quant aux éventuelles conséquences de cette exposition, il convient de nous limiter aux territoires reconnus par l’OMS comme situés à proximité.

La centrale se trouve sur l’actuel territoire de l’Ukraine, dans un secteur limitrophe de la Biélorussie et de la Russie. Chacun de ces 3 pays possède des bases de données concernant les personnes exposées aux retombées de la catastrophe, ainsi que des programmes destinés à informer ces populations, à les surveiller, et à les soigner.

L’OMS considère 4 groupes de personnes exposées : les Liquidateurs, celles déplacées de la zone d’exclusion en 1986 (dans un rayon de 30 km autour du site), celles vivant dans la zone sous surveillance (définie par une teneur en 137 Cs dans le sol supérieure à 37 kBq/m²), et les enfants de Liquidateurs ou de personnes vivant dans la zone sous surveillance.

La Russie compte officiellement 192000 Liquidateurs et 360000 personnes résidant dans une zone à risque. L’Ukraine compte 291000 Liquidateurs, 77000 évacués, 1498000 résidents, et 294000 enfants nés de personnes exposés aux retombées de Tchernobyl. La Biélorussie compte 74000 Liquidateurs, 6000 évacués, 74000 résidents, et 17000 enfants. Soit un total d’environ 3 millions de personnes (Report of the UN Chernobyl Forum).

En théorie, seuls le 3ème groupe (les résidents) et une partie du 4ème groupe (les enfants de résidents) peuvent être considérés comme vivant à « proximité » de Tchernobyl, mais la difficulté réside dans les connexions entre les groupes, sachant des Liquidateurs et des évacués appartiennent au 3ème groupe. Or, chacune de ces populations va présenter des caractéristiques spécifiques, en raison d’expositions différentes. Même en considérant le 3ème groupe comme une population homogène, tous ne vivent pas dans des régions identiques, et se trouvent soumis à des expositions différentes : une région est considérée comme contaminée si la teneur en 137 Cs dans son sol est comprise entre 37 kBq/m² et 555 kBq/m², mais une région avec une teneur supérieure à 555 kBq/m² appartient à la SCZ. A l’heure actuelle, 270000 personnes vivent dans la SCZ, et ce nombre augmente.

Concernant la zone d’exclusion de 30 km, elle connaît encore une activité : outre les Samosioli – des personnes revenues vivre dans la zone malgré l’interdiction, estimées à un millier – elle est fréquentée par des militaires, des touristes et leurs guides, les Liquidateurs chargés de surveiller le sarcophage, ainsi que par les pillards ; bien que Pripyat fût abandonnée sans que les habitants puissent emporter leurs affaires, la ville est aujourd’hui presque vide en raison des innombrables vols qui y sont commis. La zone d’exclusion compte aussi un magasin, qui fournit la population en nourriture non-contaminée.

2) Le risque en 2010

Si les premiers signes cliniques ont été provoqués par les rayons ionisants directement émis par le réacteur et le 131 I, le danger à l’heure actuelle provient du 137 Cs. En effet, le sarcophage limite l’émission des produits radioactifs encore présents dans le réacteur, et le 131 I possède une courte demi-vie (8 jours). A contrario, le 137 Cs – dont 85 PBq furent libérés durant la catastrophe – possède une demi-vie de 30 ans. Il s’agit du principal danger pour les populations vivant à proximité de Tchernobyl à l’heure actuelle, et cela justifie le classement des régions alentours selon leur teneur en 137 Cs dans le sol, exprimée en kBq/m².

Le 137 Cs est un métal liquide à température ambiante (point de fusion à 28°C), très soluble dans l’eau. Il appartient aux produits de fission de l’uranium, et se transforme en 137 Ba par désintégration β ; le 137 Ba quant à lui retombe à son état fondamental par désintégration γ. En raison de son affinité avec l’argile, le 137 Cs se concentre dans les couches superficielles du sol, et se retrouve principalement dans la litière des forêts ainsi que dans les milieux aquatiques. Il entre dans la chaine alimentaire humaine et animale par consommation d’eau, de végétaux, de viandes, de champignons, de poissons, et de lait contaminés ; il s’agit d’un élément bio-accumulable (Colle C & all). Dans l’organisme, il se comporte comme un analogue du potassium ; chez l’homme, il se retrouve principalement dans la thyroïde, les surrénales, le pancréas, les reins, le thymus, les muscles squelettiques et cardiaques, la paroi intestinale, et la rate (Bandazhevsky Y) ; sa demi-vie dans l’organisme varie entre 50 et 150 jours, selon le sexe, la masse corporelle, et l’âge de la personne (Leggett R & all).

Le Cs est peu toxique en lui-même, mais la nature radioactive du 137 Cs en fait un radiotoxique ; sa distribution homogène dans l’organisme entraine une contamination similaire à celle d’une irradiation globale. A l’heure actuelle, dans les régions situées à proximité de Tchernobyl, l’intoxication est d’ordre chronique en raison de sa présence dans l’environnement et – par conséquent – dans l’alimentation. Chez l’enfant, de faibles doses conduisent à un dérèglement de la fonction immunitaire (DeVita R & all). Il provoque aussi des malformations congénitales (Lazjuk G & all), ainsi qu’une augmentation du cancer du rein – principal organe d’excrétion du Cs (Romanenko A & all) ; plus rarement, il a été trouvé des signes neurotoxiques (Gamache G & all) et cardiotoxiques (Bandazhevskaya G & all), en particulier chez l’enfant.

Le danger tient principalement au fait que cet élément s’accumule au fur et à mesure de la chaine alimentaire. Il représente un danger d’autant plus important chez les enfants, qui d’une part sont plus sensibles que les adultes à ses effets, et d’autre part consomment une quantité importante de lait, un des principaux vecteurs de la contamination humaine.

3) Protection des populations

Le suivi des populations à l’heure actuelle comprend 3 points principaux : traiter, surveiller, et prévenir.

Les programmes destinés à la population diffèrent selon qu’ils aient lieu en Biélorussie, en Ukraine, ou en Russie, et selon les groupes cibles, à savoir les liquidateurs (dont certains ont souffert d’un syndrome d’irradiation aiguë), les habitants de régions contaminées, et le grand public. Chacun de ces états collecte des données relatives à ces groupes.

Dans les régions contaminées, les gouvernements ont mis en place des centres de dépistage et des dispensaires, afin d’assurer le suivi médical des populations ; les habitants, en particulier les enfants, sont soumis à des examens médicaux réguliers, dont les résultats sont systématiquement notifiés à des organismes spécifiques pour chaque état. Les traitements, quant à eux, sont effectués dans des hôpitaux spécialisés situés à proximité des lieux de résidences des patients. Ces politiques impliquent des spécialistes de la médecine interne, des oncologistes, des endocrinologues, des neurologues, des hématologues, des gynécologues, des ophtalmologistes, et des pédiatres. Les examens de routine incluent des analyses de sang et d’urine, la dosimétrie, le dosage des hormones thyroïdiennes, ainsi qu’un électro-cardiogramme en Biélorussie (Report of the UN Chernobyl Forum).

Cette situation provoque des changements importants dans la vie quotidienne des populations concernées, et possède un impact social fort, dû notamment à une migration des populations jeunes tandis que les personnes âgées demeurent dans les zones contaminées, mais aussi dû à une remise en cause constante des modèles traditionnels utilisés jusqu’à lors. Les gouvernements ont donc mis en place des centres d’aide à destination de ces populations, pour leur fournir un soutien psychologique, encourager les échanges au sein des communautés, mais aussi pousser les gens à avoir des enfants, ces régions ayant connu après la catastrophe une forte baisse de la natalité, de nombreuses femmes préférant recourir à l’IVG plutôt que risquer de donner naissance à un enfant handicapé.

Pour protéger la population contre le 137 Cs dans les zones contaminées, les états ont interdit la consommation de champignons et de fruits des bois, la récupération de bois pour le chauffage, l’accès à certaines forêts (hormis pour un personnel habilité), et la chasse dans certaines zones. Néanmoins, ces mesures ne prennent pas en compte des aspects comme la production de lait. De plus, elles ne prennent pas en compte la pauvreté des populations locales – les familles aisées ayant pour beaucoup pu financer un déménagement vers des zones moins contaminées – lesquelles n’hésitent pas à enfreindre ces lois pour subvenir à leurs besoins ; il a notamment pu être observé une augmentation de la charge corporelle en 137 Cs en Automne dans certaines communautés, consécutive à une consommation de champignons pourtant strictement prohibée dans leur secteur (Sekitani Y & all).

Outre les politiques gouvernementales, plusieurs projets sont actuellement menés sur place par des ONG. La Croix Verte Internationale, ONG environnementale fondée par Mikhaïl Gorbatchev (secrétaire général du Parti Communiste lors de la catastrophe), a installé plusieurs camps thérapeutiques dans les régions contaminées. A l’heure actuelle, il existe de nombreuses autres ONG dévolues aux conséquences de l’explosion de la centrale Lénine, comme l’association Otages de Tchernobyl.

Le projet Ethos a été réalisé par le Centre d’étude sur l’Évaluation de la Protection dans le Domaine Nucléaire, dans un village de Biélorussie : Olmany. Partant du principe que les sources de contamination sont omniprésentes mais que les populations locales ne sont pas préparées à les affronter, son but a été d’impliquer les habitants dans les nouveaux aspects de leur mode de vie, à savoir la radioprotection – en particulier des enfants – l’amélioration de la qualité radiologique du lait et de la viande, l’éducation des enfants, et la gestion des déchets contaminés. Les premiers résultats ont montré des baisses significatives de la contamination du lait et de la charge en 137 Cs chez les enfants, ainsi qu’une amélioration de l’humeur chez de nombreux citoyens d’Olmany ; le projet a ensuite été étendu à un territoire plus vaste (Dubreuil G & all).

Enfin, le Chernobyl Recovery and Development Programme a lui été lancé par les Nations-Unies, et vise à aider le gouvernement ukrainien dans la gestion des conséquences économiques, sociales, et environnement de la catastrophe de Tchernobyl, afin d’améliorer les conditions de vie des populations locales. Cela comprend différents projets, dont celui de l’association japonaise Tchernobyl-Chubu, qui utilise des plants de colza pour absorber le 137 Cs (ainsi que le 90 Sr) contenu dans le sol, pour ensuite le transformer en bio-carburant (Tomura K).

Il n’existe que deux moyens de supprimer le maximum de risque pour ces populations : les reloger dans d’autres zones, ou abraser le sol sur 20 cm de profondeur et mettre la terre récoltée à l’abri. Ils ne sont évidemment pas réalisables, pour des raisons techniques, financières, mais aussi sociales, puisque l’existence des Samosioli tend à supposer que de nombreuses personnes reviendraient vivre sur ces territoires quoi qu’il arrive.

4) Apparition de nouveaux comportements

Cela fait 24 ans que la vie des populations à proximité de Tchernobyl a été bouleversée par la catastrophe. Ces dernières années, de nouveaux comportements sont apparus, certains traduisant un retour à une vie sociale similaire à celle d’avant l’accident et allant à l’encontre des politiques officiels des gouvernements.

L’existence des Samosioli, des personnes revenues vivre dans les territoires interdits, prouve que les autorités ne peuvent pas – ne veulent pas ? – empêcher les personnes qui le souhaitent de s’installer dans les zones théoriquement d’évacuation obligatoire. Anecdote intéressante : alors que les régions contaminées ont vu une forte baisse de leur natalité suite à la catastrophe – probablement par peur de voir naître des enfants handicapés – le village de Narodytchi, situé à quelques kilomètres de la ville de Tchernobyl, vient de fêter l’ouverture de sa nouvelle crèche municipale (financée par l’ambassade du Japon à Kiev).

Plus étonnant, les villes de Pripyat et de Tchernobyl – pourtant situées dans les zones d’exclusion – sont devenues des attractions touristiques, et des sociétés ukrainiennes proposent de les faire visiter aux touristes.

Le 23 Juillet 2010, le gouvernement biélorusse a officiellement annoncé vouloir repeuplé certains villages évacués en 1986.

III) Discussion

1) Populations réellement exposées

Étudier les populations vivant à proximité de Tchernobyl selon l’OMS ne permet pas de se rendre compte de l’impact réel de la catastrophe. En effet, le nuage radioactif ne s’est pas limité à ces régions, mais recouvre une partie bien plus large de l’Europe du Nord, de l’Ouest, et même du Sud, une situation qui peut pousser à considérer tous les pays concernés comme eux-aussi situés à proximité de la centrale Lénine, dans la mesure où les effets de son explosion peuvent aussi s’y faire ressentir.

Néanmoins, les effets en question sont difficilement mesurables. Plusieurs études se sont intéressé aux cancers de la thyroïde apparus à la suite de cette catastrophe, mais il s’agit d’un cancer possédant une étiologie complexe, pouvant être induit par plusieurs mécanismes différents et non uniquement par des radio-éléments. En France, l’incidence la plus importante se retrouve dans des régions – comme le Languedoc-Roussillon – pourtant peu touchées par le nuage, alors que les régions les plus à l’Est possèdent une incidence plus faible (Uhry Z & all). De plus, certaines de ces études ont été menées dans des pays où il n’existe pas de données épidémiologiques permettant de comparer les résultats obtenus avant et après le passage du nuage radioactif. ; c’est le cas de la Turquie (Zengi A & all).

Même si l’exposition à la catastrophe de Tchernobyl en dehors des territoires de la Russie, de l’Ukraine, et de la Biélorussie est certifiée, ses effets – quant à eux – restent mal connus.

2) Pressions politiques

Lors des recherches pour la rédaction de ce mémoire, il est apparu des résultats contradictoires, des chiffres divergents, et d’inquiétantes situations.
Alors que certaines études démontrent qu’une absorption régulière de faibles doses de 137 Cs suffit à provoquer de graves dommages (DeVita R & all), d’autres estiment que, même si cette absorption existe, elle ne représente qu’un faible danger pour les populations situées sur ces territoires contaminés (Sekitani Y & all).

Le cas de Yuri Bandazhevsky est à la fois intéressant et alarmant. Professeur d’anatomo-pathologie à l’université de médecine de Gomel, ville de Biélorussie située dans une zone contaminée, il a travaillé sur les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl, et vivement critiqué les résultats officiels présentés par son gouvernement. Il a notamment mis en évidence la corrélation entre la charge corporelle de 137 Cs et les troubles du rythme cardiaque chez l’enfant (Bandazhevskaya G & all), et est arrivé à la conclusion que l’action prolongée d’éléments radioactifs, en particulier le césium 137, sur des organes et systèmes vitaux comme le système cardio-vasculaire, le foie, les reins, le système reproducteur, produisent des modifications pathologiques lourdes liées essentiellement à des atteintes au niveau des gènes, de l’information génétique. Le professeur Bandazhevsky a été arrêté le 13 Juillet 1999, accusé de corruption, puis condamné le 18 Juin 2001 à 8 années de prison, dans un pays sanctionné par la communauté internationale pour ses incarnations d’opposants politiques (Amnesty International).

Cette affaire sème le doute quant à la fiabilité des données recueillies à propos de Tchernobyl par les états concernés.

3) Vers une nouvelle catastrophe ?

Une des difficultés liées à la catastrophe réside dans les responsabilités et les implications – notamment financières – des états directement concernés, à savoir la Russie, l’Ukraine, et la Biélorussie. En effet, lorsque l’explosion s’est produite, la centrale était sous la responsabilité de l’Union Soviétique, laquelle n’existe plus. Or, non seulement les gouvernements actuels ne s’estiment pas responsable de l’accident et de ses conséquences, mais l’Ukraine en particulier, détenteur de la centrale puisque située sur son territoire, se trouve dans une situation économique ne lui permettant pas de financer une restauration du sarcophage du réacteur n°4, dont les premiers calculs avaient estimés qu’il pourrait tenir 30 ans. Une éventuelle fuite de ce sarcophage libérerait de nouveau d’importantes quantités de radio-éléments, donc de rayons ionisants, menant à une nouvelle catastrophe.

L’Ukraine semble actuellement ne pouvoir compter que sur des financements extérieurs – comme pour la crèche de Narodytchi – pour pouvoir remédier à ce problème aux conséquences potentiellement dramatiques.

Conclusion

Encore aujourd’hui, les habitants des territoires contaminés souffrent à cause de la forte teneur en radionucléides dans le sol. Ils doivent adapter leur quotidien afin de minimiser les conséquences sur leur organisme de la pollution de leur environnement, dans des régions pauvres où les tentations de passer outre les recommandations officielles en terme de sécurité sont nombreuses, et où les gouvernements peinent à surveiller les populations et réhabiliter leurs conditions de vie, comptant énormément sur l’aide internationale.

Mais le sort de ces populations ne doit pas être notre seule préoccupation, dans la mesure où la centrale Lénine renferme encore une importante quantité de matériels radioactifs, et qu’une rupture du sarcophage pourrait nous mener à une catastrophe d’envergure semblable.

Il y a une chose dont chacun doit être conscient : nous vivons tous à proximité de Tchernobyl. Et dans l’éventualité d’un nouveau désastre, nous pourrions nous aussi avoir à en supporter les lourdes conséquences.

Bibliographie

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4 commentaires pour Tchernobyl 24 ans après : conséquences sur la vie quotidienne à proximité

  1. Wintermute dit :

    Si je m’attendais à tomber sur ça en fouinant sur des blogs…
    Venant de rédiger mon premier mémoire (malheureusement difficilement partageable quant à lui), et intrigué par le sujet de celui-ci, je l’ai lu, et y ai appris pas mal de trucs.

    C’est quand même effarant de voir à quel point des années plus tard, cette catastrophe continue de poser problème…

    Merci!

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  2. Ping : Que faire… écrire? | Les chroniques d'un newbie

  3. christian dit :

    Merci pour ce magnifique travail qui m’aiderai à présenter un exposé.
    Ce mémoire est très bien présenté, rédigé et expliqué.

    Merci bcp

    J'aime

  4. Ping : Nuke Ta Mère ! | Le Chapelier Fou

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