Gainax : Graffiti of Otaku Generation (1984 – 1998)

J’ai beaucoup hésité avant de me lancer dans la tâche délicate de parler de la Gainax dans le cadre de ma série d’articles sur les studios d’animation japonais. S’attaquer à la Gainax, c’est s’attaquer à un mythe, au studio qui possède probablement les fans les plus nombreux et les plus virulents, indépendamment de tout phénomène de popularité éphémère ; celle-là même qui fera que, dans quelques années, il se pourrait que plus personne ne parle de Kyoto Animation ou de Shaft.

Ce qui m’avait le plus surpris en travaillant sur Nippon Animation et Tokyo Movie, c’est leur très faible nombre de productions originales, comprenez par là des animes qui ne soient pas adaptés d’œuvres déjà existantes sous forme de manga ou de romans. Ces deux studios ne semblaient être capable de créer des scénarios originaux que pour les fillers et les spin-offs d’animes étant eux-mêmes des adaptations, et se caractérisaient par une prise de risque somme toute assez faible, malgré quelques projets plus ambitieux tels que Little Nemo.
Parallèlement, nous avons des studios comme Gainax et Sunrise, qui – quoi que nous puissions en penser – s’évertuent à proposer des histoires inédites et des concepts originaux, même s’ils savent aussi faire dans l’adaptation pure et dure.
Il y a des signes qui ne trompent pas : sur les 3 animes considérés comme « les impacts de l’animation japonaise » – à savoir Uchû Senkan Yamato, Mobile Suit Gundam, et Neon Genesis Evangelion – nous en retrouvons un de Gainax, et un de Sunrise. De la même façon, sur ces dernières années, ils sont responsables de deux des titres les plus courageux de l’animation japonaise car sortant des sentiers battus : Code Geass et Tengen Toppa Gurren Lagann. Ils ont su prendre des risques, et le public les en a récompensé.
Par rapport à d’autres studios, Gainax ne brille pas par la quantité d’animes produits. Sauf que nombre d’entre eux ont gagné le statut d’œuvres cultes. Vous l’aurez deviné, je ne suis absolument pas impartial : j’adore la Gainax.

Tout commence par des passionnés, et ce simple fait permet de résumer une grande partie de l’identité même de la Gainax. Ils ont été ébahis par Uchû Senkan Yamato (le premier impact) au début des années 70, ont adoré Ultraman, et consacrent une bonne partie de leur temps à la science-fiction. Surtout, ils possèdent quelque chose que n’ont pas la majeure partie de leurs semblables : la motivation ! Eux ont envie de contribuer à leur passion en s’y investissant véritablement.
Toshio Okada, Yasuhiro Takeda, Hiroyuki Yamaga, Hideaki Anno, Shôji Murahama, Yoshiyuki Sadamoto, Takami Akai et Shinji Higuchi sont étudiants dans la région du Kansai, à Osaka. Cette même ville où, en 1970, s’est tenu une Exposition Universelle placée sous le signe du futur, et où se déroule en 1981 une convention dédiée à la SF : la Daicon III. C’est à cette occasion que se forme le futur noyau dur de Gainax, pour produire un court-métrage totalement amateur qui recevra un excellent accueil de la part du public. Il leur aura fallu deux mois de travail acharné pour 5 minutes d’animation.
Fort de leur succès, le petit groupe ne se sépare pas et en 1982 fonde General Products, un magasin basé à Osaka spécialisé dans les produits dérivés de séries de SF – en particulier dans les garage-kits, que l’enseigne est la première à commercialiser au Japon – et futur organisateur du Wonder Festival. Dans la foulée, ils créent la Daicon Film pour leur permettre de réaliser des films live tels que Kaiketsu Notenki et Yamata Oro-chino Gyakushû.

En 1983, à l’occasion de la Daicon IV, l’équipe se lance dans la production d’un nouveau court-métrage bien plus ambitieux et abouti que le précédent. Là encore, le public réserve un chaleureux accueil à cet anime, qui reçoit même le prix Animage, une véritable consécration.
Hideaki Anno – sans doute le nom le plus connu associé à Gainax, même si aujourd’hui en retrait du studio – quitte temporairement l’équipe pour travailler sur le célèbre film Nausicaä de la Vallée du Vent, de Hayao Miyazaki ; lequel prédit un grand avenir au jeune animateur. Il rejoint ensuite la Tatsunoko en tant qu’animateur-clé sur The Super Dimension Fortress Macross. Nous le retrouvons par la suite sur de nombreux animes à succès des années 80, tels que Le Tombeau des Lucioles, Appleseed (co-produite par Gainax), et Dangaioh. Ce qui ne le coupe pas pour autant de l’équipe de Daicon Film.

Lorsque, en 1984, Bandai recherche de jeunes talents de l’animation pour monter un long-métrage, elle se tourne vers les amateurs de Daicon Film. Hiroyuki Yamaga et Hideaki Anno commencent alors à travailler sur une nouvelle idée intitulée Oritsu Uchugun – Royal Space Force, futur Les Ailes d’Honneamise. Pour produire ce film, ils décident de créer un véritable studio d’animation : la Gainax nait officiellement le 24 Décembre 1984.
Sur Les Ailes d’Honneamise vont s’activer ces mêmes passionnés qui avaient œuvré sur les deux courts-métrages Daicon : Hiroyuki Yamaga au scénario et à la réalisation – secondé par Takami Akai et Shinji Higuchi – Hideaki Anno à la direction de l’animation, Yoshuyuki Sadamoto au chara-design – il avouera plus tard qu’à l’époque, il rencontrait énormément de difficultés pour créer des personnages féminins – et Toshio Okada à la production.
La Bandai se montre très enthousiaste à la vue du pilote, et débloque une forte somme pour produire ce long-métrage. L’équipe s’étoffe et se voit rejointe par le compositeur Ryuichi Sakamoto et de nombreux animateurs tels que le célèbre Nobuteru Yuki.
Il aura fallu près de 3 ans entre les premières esquisses de Hiroyuki Yamaga et Hideaki Anno, et la sortie en salle des Ailes d’Honneamise, le 14 Mars 1987. Si les critiques sont enthousiastes, le public se montre bien moins emballé par l’anime qui fait finalement un flop. S’il jouit aujourd’hui d’une grande popularité, à l’époque Bandai a subi un important revers financier, ce qui n’a évidemment pas fait les affaires de la Gainax.

Le studio est au bord de la faillite, et doit se contenter de publicités, de clips, et de travaux de sous-traitance pour joindre les deux bouts. Après s’être sorti des problèmes financiers, Gainax arrive à financer la production de 6 OAV (Original Animated Video), format récent et particulièrement populaire à l’époque. Gunbuster sera un projet mené essentiellement par Hideaki Anno, que nous retrouvons à la réalisation, au scénario aux côtés de Toshio Okada, et au story-board avec Shinji Higuchi. Sorti en 1988, cet anime va connaître un fort succès et poser les bases de ce que nous pouvons considérer comme le « style » Gainax, comme la réflexion sur les otaku, le passage à l’âge adulte, ou la synthèse de classiques de la science-fiction (Uchû Senkan Yamato) et du manga (Jeu, Set, et Match). Ces OAV introduisent deux nouveautés fondamentales : la fameuse « Gainax Pose », et bien entendu le « Gainax Bounce », une façon très particulière d’animer les seins des personnages féminins comme s’ils étaient deux blocs de gelée anglaise.

Gainax a finalement droit à sa consécration en temps que studio majeur en 1989 grâce à Nadia et le Secret de l’Eau Bleue, série sur laquelle je ne pourrais être objectif ; je l’aimais déjà à l’époque du Club Dorothée, et j’en suis complètement dingue de nos jours (je ne suis pas le seul).
Produite et diffusée par la NHK – la chaîne publique japonaise – cet anime adapte très librement 20.000 Lieues sous les Mers de Jules Verne, et va tout simplement se placer en tête du classement du magazine Animage en 1990. Place qu’il perdra hélas en 1991, même s’il reste second.
La production de cet anime a été pour le moins délicate, l’équipe de Gainax menée par Hideaki Anno prenant soin de jeter systématiquement les scénarios envoyés par la NHK, afin de les remplacer par leurs propres idées. C’étaient la première fois qu’ils se lançaient dans une série télévisée, donc un anime d’une telle longueur, mais nous pouvons considérer le pari comme réussi. Il est néanmoins dommage que Anno ait laissé les commandes de l’anime à Shinji Higuchi entre les épisodes 23 et 34 (le fameux passage sur l’île déserte), pour se concentrer sur la création des derniers épisodes sans trop subir les obligations liés au rythme de diffusion d’une série. Rendons néanmoins à Higuchi ce qui lui appartient : après coup, Anno a avoué qu’il aurait bien été embêté s’il avait dû gérer le scénario pauvre de cette partie, et a félicité son suppléant pour le travail qu’il a malgré tout réussi à accomplir.
De Nadia et le Secret de l’Eau Bleue, la chaîne de télévision et le studio ont hélas! gardé des rapports difficiles. Officiellement, la NHK détient toujours les droits de la série, et la Gainax n’a même pas organisé d’événements particuliers pour célébrer l’anniversaire du célèbre anime.

La même année où Toshio Okada annonce son départ, soit 1991, le studio se lance dans Otaku no Video, une série de 2 OAV mêlant pseudo-documentaire et animation consacrée aux otakus des années 80. Intitulées respectivement 1982 et 1985, ces OAV parodient la propre histoire du studio Gainax (elles reprennent même la commercialisation des garage-kits), celle de simples passionnés qui finissent par devenir des professionnels de l’animation ; ils n’étaient eux-mêmes que des amateurs en 1982 (même s’ils avaient déjà réalisé un court-métrage et vont cette année-là ouvrir leur propre magasin), tandis que Gainax existait en 1985. Derrière cet anime se cache bien entendu une critique du « modèle otaku », que nous retrouvions déjà dans Gunbuster et qui servira aussi de base à plusieurs futurs projets du studio.
J’avoue avoir toujours été stupéfait par leur habitude de critiquer les otakus alors qu’ils en sont aussi à l’origine ; mais peut-être leur reprochent-ils tout simplement leur manque d’implication dans leur passion, ou encore leur rejet du monde qui les entoure ?

L’année 1991 est aussi celle de Route 20 et Honoo no Tenkousei. Le premier, un projet de long-métrage qui n’a finalement jamais vu le jour, le studio n’ayant pas réussi à le financer faute de sponsors ; ne restent qu’un pilote et un one-shot écrit par Yoshiyuki Sadamoto, lequel devait à l’origine travailler sur le scénario du film et sa réalisation. Le second, un titre anecdotique dans la carrière du studio mais leur première adaptation de manga, constituée de deux OAV.

Hiroyuki Yamaga prend la suite de Toshio Okada à la tête du studio, qui peu de temps après fusionne avec General Products. Pendant plusieurs années, Gainax se concentre sur la production de jeux vidéos, et sur des travaux de sous-traitance comme pour l’OAV Hon Ran en 1993. Il faut attendre 1995 pour que le studio revienne avec un nouveau projet : Neon Genesis Evangelion, série menée par Hideaki Anno qui en assure scénario, réalisation, et même mecha design. Yoshiyuki Sadamoto se charge du chara design, et Shiro Sagisu – avec qui le studio a déjà travaillé pour Nadia et le Secret de l’Eau Bleue – s’occupe de la musique.
Il y aurait énormément à dire sur cet anime, mais ce n’est pas forcément le bon endroit. Et surtout, à la moindre erreur de ma part, je risque de m’en prendre plein la gueule. Je sais, c’est lâche, mais j’assume. Toujours est-il que de nombreux sites se consacrent à cet anime, je vous laisserai les consulter pour de plus amples informations.
Cette série sera considérée comme le troisième impact de l’animation japonaise, autant dire qu’elle va connaître un succès énorme. Et une fin extrêmement controversée qui va réussir à copieusement énerver une partie des fans japonais, obligeant Hideaki Anno – bon gré mal gré – à créer deux long-métrages pour clôturer son œuvre : Death & Rebirth et The End of Evangelion.

L’incroyable succès de Neon Genesis Evangelion ne va néanmoins pas changer l’habitude du studio de ne produire que très peu d’animes. En 1998, il s’associe au studio JC Staff pour adapter le manga à succès de Masami Tsuda : Entre Elle et Lui. Une première a bien des égards : il s’agit de leur première adaptation de manga pour la télévision – au pire Nadia et le Secret de l’Eau se base sur un roman de Jules Verne – et de leur premier anime clairement destiné au public féminin.
Hideaki Anno prend la réalisation en main, mais elle ne sera pas particulièrement au goût de l’auteur, qui le fera remplacé en cours de route par Kazuya Tsurumaki. La série connait malgré tout un beau petit succès, même si bien loin de celui de l’anime phare du studio. De son côté, Hideaki Anno se rattrape en réalisant un film live : Love & Pop, adapté d’un roman de Ryu Murakami.

A suivre… La prochaine fois, j’enlève le bas ! ^o^

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7 commentaires pour Gainax : Graffiti of Otaku Generation (1984 – 1998)

  1. Ialda dit :

    (tu t’arrête avant FLCL ?)

    Pas sûr qu’on puisse qualifier Code Geass de prise de risque tant le produit me semblait calibrer pour répondre aux attentes d’un maximum de publics, dès amateurs de boites de conserves aux fujoshis et autres fans de clamperies. Sans oublier ceux que les rollers et autres sports extrêmes ne rebutent pas, ou les affidés de la realpolitik option lolicon albinos.
    A tous les rateliers, je te dis !

    > malgré quelques projets plus ambitieux tels que Little Nemo.

    Et on sait comment ça s’est terminé d’ailleurs… si ce n’était pour Akira, une décennie perdue ou presque pour le studio. Et le film n’a pas plus ou moins signé aussi le glas des prétentions de Masami Hata en tant que réalisateur cinéma ? Ce qui est vraiment dommage au vu de ce qu’il avait réalisé à la Sanrio quelques années auparavant.

    > Hideaki Anno prend la réalisation en main, mais elle ne sera pas particulièrement au goût de l’auteur, qui le fera remplacé en cours de route par Kazuya Tsurumaki.

    Si Annno n’avait pas commencé à pirater le manga de Tsuda et à mettre autant de lui-même dans les persos aussi (j’ai du mal à ne pas apercevoir dans cheminées des haut-fourneaux des cauchemards d’enfance d’Arima autre chose que des références à peine voilées au paysage industriel de sa ville de Ube)… de son côté la mangaka avait son propre plan de prévu pour son manga, s’était forcé de finir en clash.
    Ce qui est dommage car les premiers épisodes sont parfaits (et toute la première partie de l’anime maintient un équilibre quasi-idéal entre humour, romance et drama).

    (ps : tiens rien à voir, mais j’avais revu le docu Otaku de Beinex l’année dernière, et j’avais été étonné de les voir faire un crochet par Gainax… pour parler Princess Maker je crois ? C’était assez marrant)

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  2. Corti dit :

    Je ne vois pas trop où c’est qu’il y a une critique du modèle otaku dans Gunbuster O_o

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  3. Corti>Par critique, il faut entendre par là introspection ou commentaire:
    https://brotch.wordpress.com/2009/03/10/gunbuster-les-otaks-parlent-aux-otaks/

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  4. Tetho dit :

    Corti > Tout dans GunBuster tend vers la métaphore de la condition Otaku des 80′, via le personnage de Noriko Takaya, clairement identifiée comme Otaku. De l’utilisation du paradoxe des jumeaux de Langevin pour signifier que l’Otaku ne grandit pas (dans sa tête), au dépassement de soi induit par la passion. On retrouvera la même démarche 17 ans plus tard chez Xebec avec Nadesico.

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  5. Mackie dit :

    ah bah c’est malin, je voulais mettre les deux vidéos de Daicon 3 et 4 en post sur mon blog, avec un petit commentaire, et je me fais griller la politesse ! bon, c’est toi qui m’avait filé le premier lien alors je te pardonne… ;-))

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