Osamu Tezuka : Maître du Sexe et de la Violence

Chose étrange concernant le dernier volume en date de Pluto : sa postface m’aura presque plus intéressé que le contenu du manga ; il faut dire qu’elle donne à réfléchir. En effet, le critique japonais Gorot Yamada nous y explique que pour les personnes de sa génération – la sienne, mais aussi celle de Naoki Urasawa et des premiers lecteurs de Tetsuwan Atom – cette version revisitée du chef d’œuvre de Osamu Tezuka ne pouvait que les laisser sur leur faim. Selon lui, ce manga omet deux aspects fondamentaux : la cruauté et l’érotisme. Et ses arguments ne manquent pas de poids.

Pour de nombreux amateurs, Osamu Tezuka représente le bon côté du manga, un auteur haut-de-gamme, philosophe, humaniste, cultivé, visionnaire, conteur hors-pair, et probablement bien sous tout rapport. Le genre à recevoir l’approbation des journalistes de Télérama. Sauf que cette vision simpliste occulte de nombreux aspects de sa carrière, mais aussi de sa personne.
Déjà, parler de lui comme d’un mangaka des élites revient à pervertir son travail de la plus horrible des façons : impossible de trouver un auteur plus populaire dans l’univers du manga ; surnommé le Dieu du Manga, ses récits ont bercé des millions de lecteurs, et nombre de ses séries font désormais parti intégrante du patrimoine japonais.
Surtout, Osamu Tezuka possédait ce que Gorot Yamada qualifie de « côté sombre », indissociable de son œuvre.

Si les manga ne sont que sexe et violence, alors ceux signés par le Dieu du Manga ne se démarquent absolument pas. N’allez pas croire que ces aspects ne se retrouvent que dans ses œuvres matures, comme Avaler la Terre, I.L, ou La Femme Insecte. Non, la cruauté et l’érotisme de Tezuka ont aussi leur place dans un Tetsuwan Atom, pourtant adressé à la jeunesse.
Les exemples ne manquent pas, et seront bien plus parlant qu’un long discours.
¤ Tetsuwan Atom raconte l’histoire d’un robot, créé par un scientifique de génie pour compenser la perte de son fils. Mais, voyant que l’enfant-robot ne remplacerait jamais l’être qu’il avait aimé, son créateur commence à se montrer violent à son encontre, avant de l’abandonner à un cirque où il sera montré comme un phénomène de foire. Niveau cruauté, les origines d’Atom vont loin, et cela ne s’arrête pas là. Dans toute l’œuvre, des robots vont être persécutés et haïs, notre héros ne faisant pas exception ; et même si celui-ci se présente du côté de la justice, cela ne l’empêche nullement de se montrer violent et de provoquer d’innombrables destructions.
Quant à l’aspect érotique, il se ressent en particulier via Uran, la petite sœur gentille et naïve d’Atom. Dans l’arc Chijô Saidai no Robotto (celui sur lequel se base Pluto), elle n’hésite pas à se faire passer pour son frère pour combattre, vêtue pour cela uniquement d’une culotte ; ce passage n’a pas d’équivalent dans le manga de Naoki Urasawa.
¤ Dans Umi no Triton, le héros va à son tour passer par une série d’événements traumatisants. Rejeté, persécuté par les humains, il voit son entourage souffrir sous ses yeux. Et là encore, sa petite sœur – une sirène – apparait comme anormalement sexy ; à tel point qu’il finit par se mettre en couple avec elle.
¤ L’héroïne de Tonkaradani va tour-à-tour perdre la vue, ses parents, et sa maison, avant de se faire enlever puis de devoir vivre dans la forêt.
¤ Avant tout humoristique, Don Dracula présente lui-aussi un personnage conçu pour les lolicon : la fille de Dracula. La mise en avant du personnage va loin, le moe ne datant décidément pas d’hier.
¤ Lost World s’achève par une tuerie qui voit disparaître la quasi-totalité des personnages principaux, y compris parmi les gentils.
¤ Premier enfant robot créé par Osamu Tezuka pour Metropolis, Miitchi va être à ce point bouleversé par les révélations sur sa naissance qu’il va devenir à moitié fou et causer un carnage, avant d’être finalement tué par un de ses amis.
¤ La palme de l’érotisme revient à Fushigi na Melmo, véritable guide d’initiation sexuel destiné aux enfants, avec dans le rôle principal la petite Melmo.
Je vous assure n’avoir parlé ici que d’œuvres destinées aux enfants. Celles pour adultes vont encore plus loin, avec des viols de chien dans Barbara et des massacres d’animaux parfaitement gratuits dans Appolo no Uta.

Vous l’aurez compris à la lecture de ces nombreux exemples : il ne s’agit pas d’une vue de l’esprit, ni même d’une anecdote dans la grande carrière du Maître. Pour Gorot Yamada, tout cela n’est jamais gratuit, mais sert au contraire à « vacciner » les jeunes lecteurs contre les méfaits de ces aspects, car utilisés avec parcimonie et talent par Osamu Tezuka. Quant à leur présence dans ses œuvres, elle s’explique tout simplement par les principales inspirations de l’artiste. A commencer par son idole : Walt Disney, qui lui-même reprenait, pour ses long-métrages, des romans ou des contes populaires ne craignant aucune comparaison niveau métaphores sexuelles et cruauté. Nous savons tous ce qui est arrivé à la maman de Bambi, n’est-ce pas ?
Des œuvres comme Psychanalyse des Contes de Fée, Ludwig Revolution, ou Filles Perdues sont là pour montrer aux spectateurs les plus naïfs que les Grands Classiques des Studios Disney et les contes ne sont pas aussi mignons qu’il en ont l’air.
Prenez Pinocchio : vous avez des enfants qui subissent des transformations – à forte connotation érotique – des enlèvements, l’esclavage, bref qui vivent des situations absolument horribles. Jeunes filles en proie à des belle-mères sadiques et jalouses, métamorphoses en tout genre, décès prématurés : les films de l’époque Walt Disney en sont rempli, et chez un fan comme Osamu Tezuka, cela se perçoit aussi. Le mangaka mettait même un point d’honneur à ne pas tomber dans « l’humanisme de bas-étage » (= « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ») auquel peut conduire la crainte des critiques et le politiquement correct.

Voilà le problème : le politiquement correct. S’il faut retenir un point essentiel du message de Gorot Yamada, c’est bien ça : Pluto est trop politiquement correct. Naoki Urasawa a voulu rendre hommage au travail de Osamu Tezuka, mais sans les éléments les plus controversés de son travail. Peut-être par peur des réactions, peut-être car les temps ont changé, toujours est-il que Tetsuwan Atom se retrouve fortement édulcoré, et ainsi perd une partie de son charme et de sa substance, faisant que les lecteurs de la première heure ne se reconnaitront pas dans ce manga, pourtant excellemment écrit et dessiné par un des maîtres actuels.
Le phénomène ne concerne pas uniquement les manga. Aujourd’hui, le politiquement correct est partout, comme un mal insidieux qui aseptise notre société moderne. Plus de sexe car cela donne des maladies, plus de drogues car cela rend dépendant, et plus de rock’n roll car il ne reste plus que Keith Richards pour porter le flambeau. Donc si vous appréciez la lecture de Pluto et que, comme moi, la postface du tome 6 vous a frappé, une seule solution : lisez Tetsuwan Atom.

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7 commentaires pour Osamu Tezuka : Maître du Sexe et de la Violence

  1. Torog dit :

    Rien que les enfants abattus sans pitié par flèches (si j’me souviens bien) dans « Phénix » m’avaient suffis, et toutes les bizarreries glauques vues dans Black Jack… On aurait tort en effet de considérer Tezuka comme un auteur uniquement pour enfant, à cause de son style « disneyien ».

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  2. Ialda dit :

    L’agent Senri de Nanairo Inko était aussi diablement sexy~

    Je ne voudrais pas dire de bêtises vu que je ne suis pas un spécialiste de Tezuka, mais il me semble que s’il y avait un personnage du star system chez qui violence et sexualité font bon ménage, c’es ce bon vieux Rock dans ses incarnations les plus sombres (Vampires et ce que j’ai pu lire à propos de Alabaster…. ? en tout cas j’avais été très étonné de ne pas le retrouver dans le rôle de Yuki dans MW).

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  3. Amrith dit :

    @Ialda
    Tout ce que tu dis est juste.
    De gamin un peu cynique dans les premières oeuvres où il apparaît, Rock évolue au fil des titres vers le persécuteur (« Hi No Tori »), le tortionnaire (« Vampire »), le violeur et pervers narcissique (« Alabaster »)… jusqu’à un dernier rôle notable dans « Say Hello To Bookila » au cours duquel Tezuka ‘rachète’ son âme en lui faisant interpréter un personnage léger à l’opposé de son image durement construite. Le parcours de Rock est l’un des biais incontournables pour comprendre le Grand Oeuvre tezukien.

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  4. Ialda dit :

    @Amrith
    « Gamin un peu cynique » tu veux dire par là qu’il n’a pas été créé par Tezuka dès le début comme un personnage de type anti-héros ? (justement pour faire pièce au personnage de Shinichi ?)
    J’ignorais ce parcours, circulaire pourrais-t’on dire, de Rock, mais j’imagine que c’est sous cet angle qu’il faut comprendre ses incarnations plus positives (dans Marine Express, surtout ?) qui font peu sens sinon ?

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  5. Amrith dit :

    @Ialda
    Rock dans ses premières incarnations, que ce soit dans « Next World », « Tetsuwan Atom » ou « Adventures Of Rock », entre autres, représente en effet le non-héros, une version alternative du modèle tezukien Kenichi, qui confrontée aux épreuves s’assombrit progressivement tandis que le premier reste d’une innocence et d’une probité immaculées.

    S’agissant de « Marine Express », « Fumoon » et les autres anime dans lesquels Rock apparaît du vivant de Tezuka – à l’exception peut-être de « Vampire » et « Hi No Tori 2772 » – ils ne sont pas vraiment à prendre en compte dans l’évolution de Rock. Ces anime étaient très contrôlés, très façonnés par les chaînes, Tezuka y disposait d’une liberté toute relative et Rock y était donc souvent réduit à l’archétype de l’adolescent courageux embarqué dans l’aventure contre son gré… on est allé jusqu’à lui donner le rôle de prince charmant dans la série TV « Princess Knight ».

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  6. Ialda dit :

    @Amrith
    Pas encore lu la trilogie SF de Tezuka, je ne connaissais que le Rock version film mais ce que tu dis me rappelle des souvenirs de lecture que j’ai pu avoir sur le sujet (dans le Manga 10 000 image ?) . A relire, donc.

    (Shinichi /Kenichi = boulette, désolé)

    > on est allé jusqu’à lui donner le rôle de prince charmant dans la série TV « Princess Knight ».

    J’avoue que c’est la raison principale qui me donne envie de revoir Princess Saphir aujourd’hui, par curiosité…
    Mais déjà, terminer Astro 2003.

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  7. Gemini dit :

    @Ialda >> Rock n’est que dans Next World, pas dans Metropolis – enfin le manga – ni dans Lost World.
    Cela me fait penser que je dois voir Nuclea 3000, le film de Next World doublé dans les années 80.

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