Harold Wilberforce Clifton, Gentleman Détective

Dans la lignée du « ce bolg n’est pas qu’un bolg sur les nagma », la lecture d’une intégrale de Clifton m’a donné envie de revenir brièvement sur un de mes héros favoris.

Connaissez-vous Sibylline, Chlorophylle, et Chaminou ? Si vous me répondez que non, ne vous inquiétez pas, je ne vous en tiendrai pas rigueur. Il faut dire que même si je les classe parmi les classiques de la BD Franco-Belge, une gestion incompréhensible de leurs droits d’exploitation et des rééditions sporadiques autant que confidentielles n’ont certainement pas aidé à leur trouver un nouveau public.
Toujours est-il que toutes ces séries ont été créées par la même personne : Raymond Macherot. Lequel, en 1959 et dans les pages du Journal de Tintin, donne naissance au personnage de Clifton.

Jusque-là plus habitué aux cadres champêtres et aux animaux doués de parole, Macherot rompt avec ses habitudes et met à profit son intérêt pour l’Angleterre – pays dans lequel il aura eu l’occasion de séjourner durant la Second Guerre Mondiale – et pour les romans policiers populaires (notamment ceux de Agatha Christie).
Ainsi nait Harold Wilberforce Clifton, héros à la fois excentrique et parfaitement britannique, pourvu de traits caricaturaux au point d’en devenir unique. Jugez plutôt : ancien colonel de l’armée de Sa Majesté, il a officié comme agent de l’Intelligence Service durant la guerre ; sa retraite, il la partage entre ses chats, sa collection de bagues de cigares, sa splendide MG, ses activités scouts, et sa passion pour les enquêtes policières, grâce auxquelles il s’est bâti une solide réputation de détective amateur. Bref, un personnage hors-norme.

Avant que son éditeur ne l’oblige à revenir travailler sur les aventures de Chlorophylle, alors plus populaires, Macherot a eu le temps d’écrire 3 aventures dédiées à son très flegmatique colonel : Les Enquêtes du colonel Clifton, Clifton à New York, et Clifton et les Espions. Le personnage y apparait rusé et déterminé, et évolue dans un univers inspiré de la réalité mais souvent aussi caricatural que son héros, assez enfantin avec ses protagonistes disproportionnés. Hormis dans la dernière histoire, Clifton ne montre pas trop de mal à dénouer les nœuds du problème ; l’ensemble s’appuie plus sur son humour et sa légèreté, qui donnent lieu à une œuvre amusante à parcourir. Le talent de l’auteur fait le reste.

Pour autant, cet arrêt précipité ne marque pas la fin de ses péripéties ; comme de nombreux autres personnages de la BD européenne, Clifton va connaître une seconde jeunesse sous les crayons de nouveaux auteurs.
Avec pour commencer Les Lutins Diaboliques, signée Greg (le papa de Achille Talon) et Jo-El Azara (l’excellent auteur de Taka Takata). Une histoire étrange, écrite en 1971, bien éloignée des bases mises en place par Macherot car plus tournée vers le fantastique. Presque une parenthèse dans la carrière de notre détective.
Dix ans après sa retraite anticipée, le voilà qui reprend définitivement du service. Toujours avec Greg au scénario, mais cette fois suppléé par Turk au dessin, Le Voleur qui rit s’inscrit beaucoup plus clairement dans la lignée initiée par Macherot, avec une place importante donnée à l’action et à l’humour ; moins fantaisiste que les premiers albums, mais plus percutant.
C’est probablement à partir de là que Clifton prend son rythme de croisière. Turk garde sa place de dessinateur, mais la charge du scénario passe à Bob de Groot ; le duo s’est formé un an plus tôt pour créer la série Robin Dubois, et nous les retrouverons peu de temps après sur leur titre culte Léonard. Avec Alias Lord X (un de mes favoris), ils donnent au personnage et ses aventures la forme que nous leur connaissons désormais. Les histoires gagnent en maturité, l’humour demeure un maître mot ; mais ce-dernier, étrangement, passe essentiellement par Clifton lui-même, propulsé vieux garçon irascible. Au passage, il ajoute une nouvelle activité à son quotidien : la querelle systématique avec Miss Partridge, gouvernante prévenante mais peu marquée chez Macherot, qui devient ici une femme forte (dans tous les sens du terme), comme aiment en dépeindre nos duettistes dans leurs albums (cf. Maturine et Cunégonde).

Comme tout personnage repris qui se respecte, Clifton ne va pas rester éternellement dans les mains de Turk & De Groot. Le dessinateur se retrouve remplacé par Walli – un habitué des reprises, qui a travaillé sur Modeste & Pompon puis Chlorophylle – le temps d’une aventure, avant que Bédu (Les Psys) ne prenne le relais. Déjà, la série montre des signes essoufflement, avec des histoires sur le passé de Clifton, et d’autres prenant des tons bien plus sérieux et adultes, à mille lieux de l’ambiance bon enfant des débuts. Un choix artistique confirmé par Bédu, lorsqu’il prend aussi les commandes du scénario pour 3 albums. Bob de Groot reprend ensuite du service, aux côtés de Michel Rodrigue – encore un as de la reprise, avec Cubitus – pour les dessins. Le dernier album en date, publié en 2008, a été écrit et dessiné par le seul Michel Rodrigue.

Vous l’aurez probablement compris : je montre une préférence marquée pour les oeuvres originales de Macherot, et les premiers albums de Turk & De Groot, duo dont je ne me lasse que rarement ; Le Voleur qui rit constitue probablement la seule exception. Non pas que je n’aime pas les aventures plus sérieuses (violentes ?) en tant que telle, mais il ne s’agit pas franchement de ce que j’attends de la licence.
De mémoire, le tout premier album que j’ai lu devait être Une Panthère pour le Colonel ; hormis quelques-uns des plus récents, j’ai dû tous les lire. J’ai eu la chance que ma bibliothèque municipale ne jure que par les classiques Franco-Belge en terme de BD (vous n’y trouverez jamais un manga), dans le sens où elle possédait de nombreux albums devenus des raretés (comme les autres séries de Macherot) et bien entendu la majorité des titres des séries majeures, dont Clifton. Mais résultat, je n’en possède que deux albums dans ma collection personnelle ; encore un titre qu’il faudrait que je complète, la BD est décidément un loisir couteux…

Conclusion : lisez Clifton. Et n’oubliez pas les œuvres de Macherot, qui ne sont pas comprises dans l’édition principale. Laquelle a d’ailleurs une numérotation anarchique qui ne correspond pas à la chronologie de la publication… Afin, je dis ça, mais c’est encore pire pour la réédition de Sibylline.

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2 commentaires pour Harold Wilberforce Clifton, Gentleman Détective

  1. Mackie dit :

    Je n’ai pas lu les Clifton de Macherot… (par-contre j’ai les Chaminou chez moi, au grand bonheur de mon fils, 6 ans).
    J’ai toujours apprécié Clifton par Turk et De Groot, auteurs du non moins estimable Robin Dubois (ah ! les chevaliers Teutoniques…). Clifton, je dois l’avoir lu pour la première fois il y a… bien trente ans… Si, comme moi, on aime les ambiances à la « Chapeau Melon & Bottes de Cuir », Clifton est un must, et des titres comme « Ce cher Wilkinson », « Sept Jours pour mourir » ou « Alias Lord X » font passer de bons moments de lecture décontractée. Juste un regret, pour le cuisinier amateur que je suis : que les recettes de miss Partridge ne soient pas détaillées.

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  2. Nebukan dit :

    J’ignorais que le dessinateur de Modeste et Ponpon avait fait un album de Clifton.
    Pour ma part, ayant eu le malheur de lire les nouveaux de Rodrigue, je dois dire que du coup tous les autres n’en sont magnifiés.

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