Télérama mon Amour

L’autre jour, je parcourais un sujet du forum Mad-Movies à propos des films pour lesquels nous avions quitté la salle avant la fin de la projection. Cela ne m’est jamais arrivé, mais je me suis souvenu d’un film pour lequel j’ai failli le faire : Ponyo sur la Falaise. Et ce, avant même qu’il ne commence. Au moment où j’ai lu à l’écran que le magazine Télérama faisait partie de ses sponsors pour la diffusion française. Là, j’ai été pris d’une irrépressible colère. Non pas car je me méfie des productions conseillées par Télérama – quoique… – mais parce que ce magazine se fout vraiment de la gueule du monde.

Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Enfin, peut-être que si. Disons qu’il s’agit tout de même, en l’occurrence, d’un sujet relativement récurrent parmi les amateurs de manga (aussi évoqué dans le documentaire Suck My Geek).

Pour vous donner une idée de l’ampleur du désastre, je vais commencer par parler d’une expérience personnelle qui reflète assez bien mon propos.
Dans mon ancien collège/lycée, les documentalistes n’étaient pas particulièrement connus pour leur intelligence et leur ouverture d’esprit. Ainsi, le CDI ne regorgeait que de publications bien classiques et bien propres sur elles. Inutile d’espérer y trouver de la bande-dessinée, voire de la science-fiction. Quelle horreur ! Sauf que comme je n’avais que ça à faire pendant les récréations, j’allais tout de même bouquiner au CDI, me jetant sur les rares périodiques auxquels il était abonné, dont certains recelaient des planches de BD salutaires. En fait, il y en avait surtout un : Télérama Junior. J’ignore si ce magazine existe encore ; pour résumer, il contenait toutes les idées « catho de gauche » de Télérama, mais à destination des enfants, dans un style qui n’était pas sans rappeler le lavage de cerveau. Tenez, un exemple parmi tant d’autres : un de ses numéros proposait un article expliquant à quel point les 35 heures de Martine Aubry était un projet génial ; le tout était illustré par un dessin de Florence Cestac, représentant une petite fille qui disait joyeusement : « grâce aux 35 heures, ma maman va pouvoir m’emmener au cinéma ». Cela vous donne une idée du niveau.
Pour en revenir sur mon exemple précis, cela se passe vers 96/97. Je n’ai plus la date exacte, mais – très important – le Club Dorothée existait encore. Un numéro m’interpelle par sa couverture, puisque nous pouvions y voir une image tirée du dessin-animé Spiderman, alors diffusé sur TF1. Ce pour illustrer le principal « article », consacré aux programmes jeunesses diffusés à la télévision française. Le « journaliste » nous présentait sa matinée du Samedi, pendant laquelle il avait zappé d’une émission à l’autre, afin de nous donner son avis. Et là, il nous donne une leçon de journalisme, enfonçant successivement Spiderman, Starla et les Joyaux Magiques, puis Sailor Moon, critiquant pour cette dernière série la qualité immonde de l’animation. Ensuite, il nous explique comment il est finalement tombé sur Princesse Shéhérazade, dessin-animé qui l’a ébloui par la perfection de son animation et de ses graphismes.
Bon, j’admets que Sailor Moon n’a jamais brillé par son animation. Mais, objectivement, Princesse Shéhérazade est bien pire. L’animation (hors générique) est saccadée, les personnages ont des visages statiques,… Bref, dans la mesure où le monsieur qui a pondu ce torchon voulait se concentrer sur la partie technique, il a écrit de grosses boulettes.
Seulement, j’ai vite compris pourquoi ses arguments étaient biaisés : Princesse Shéhérazade est une production française, tandis que les autres titres susnommés viennent des USA ou – pire ! – du Japon. Depuis, je n’ai qu’une confiance toute relative envers les journalistes, puisque certains n’ont de journaliste que le nom.

Cet exemple me parait parfaitement symptomatique d’une situation initiée à la fin des années 80, et qui s’achève avec la fin du Club Dorothée. Un mouvement de défiance vis-à-vis de l’animation japonaise (même si dans l’exemple ci-dessus confondue avec l’animation américaine), qui aura provoqué un retard dans l’arrivée des films de Hayao Miyazaki en France, conduit à une quasi-disparition des animes à la télévision française après la fin de l’émission culte, et finalement contribué à donner une très mauvaise image des manga (et plus seulement des animes) en France, du moins auprès du public adulte.
A la base, je crois qu’il y avait alors une différence de perception de l’animation, qui aujourd’hui a un peu évolué (avec notamment des films comme Persépolis) ; en Europe, les DA sont considérés comme des produits destinés aux enfants, voire aux jeunes enfants. Ce n’est pas le cas au Japon, qui produit allégrement des séries bien plus adultes ; ce qui peut amener à des réactions du genre « ce n’est pas pour les enfants » de la part de spectateurs qui n’ont pas l’habitude de voir de telles séries, et qui disent cela sur le ton du reproche sans penser qu’elles se destinent justement à un autre public.

Pourtant, en France, cette image a été renforcée par AB. Avec le recul, je me demande seulement si la célèbre société, qui produisait le Club Dorothée et importait moult animes, savait ce qu’elle achetait. Je veux dire, ont-ils vu Très Cher Frère avant de l’importer, de le diffuser, et de le déprogrammer au bout de 7 épisodes car son contenu était jugé incorrect ? Ils acquéraient des dessin-animés, donc dans leur esprit des programmes jeunesses, et il fallait adapter leur contenu à ces exigences-là. Donc AB censurait, quand cela n’avait pas été déjà fait par leurs collègues italiens, qui leur revendaient certaines séries. Et cette censure s’appliquait non seulement aux épisodes eux-mêmes, mais aussi aux textes.
Maurice Sarfati, célèbre pour ses voix de méchants dans City Hunter, revient de manière très intéressante sur le doublage de la série, lors d’une interview accordée à l’émission Ultra Manga. Pour lui, il s’agissait d’une série destinée à un public presque adulte (il reconnaissait donc parfaitement ce fait) ; ses collègues et lui ont donc été surpris d’apprendre qu’elle était prévue pour une émission destinée aux enfants, et ont décidé d’édulcorer certains points, ce qui explique les interprétations ridicules des méchants, ainsi que la suppression de toutes les références aux love hotel… Les doublages français regorgent d’exemples similaires.

Malgré cette censure, des séries comme Dragon Ball, Les Chevaliers du Zodiaque, Goldorak, ou encore Ken le Survivant restaient infiniment plus guerrières que ce que nous pouvions alors trouver dans la production française. D’où le mécontentement de plusieurs associations de parents.
En 1989, Ségolène Royal – alors députée des Deux-Chèvres – cherche désespérément un moyen de briller médiatiquement. Elle s’empare du phénomène de la « violence à la télévision », et écrit un livre intitulé Le Ras-le-Bol des Bébés Zappeurs, dans lequel elle fustige en particulier l’animation japonaise, l’accusant de rendre les enfants violent.
Ce bouquin apporte la preuve qu’il est possible d’écrire un livre sans connaître son sujet. Et de le faire publier du moment que l’on est une personnalité politique. Ce pamphlet notamment anti-Dorothée (qui le prendra mal et s’amusera à mettre le livre à la poubelle dans une de ses émissions) s’avère à ce point riche en approximations, raccourcis, et erreurs factuels, qu’il ne peut que laisser sourire gentiment ; elle nous y explique notamment que Demetan est une série française, et Tom Sawyer une œuvre de science-fiction (ce qui nous prouve que même les classiques de la littérature mondiale ne l’intéressent pas particulièrement).
Seulement, le mal est fait, et ses thèses vont se retrouver largement reprises par plusieurs médias et associations. Et quand nous repensons aux critiques les plus virulentes, celles qui – comme indiqué plus haut – ont provoqué la quasi-disparition de l’animation japonaise sur le réseau hertzien et pendant plusieurs années dans les salles obscures, nous pensons forcément à Télérama, magazine qui allait dans le sens de Ségolène Royal ; c’est à cause de papiers comme ceux de cette publication que les manga – puisque, à l’époque, nous utilisions le terme « manga » pour désigner les DA nippons – ont gardé trop longtemps cette image de « sexe et violence » et reste encore relégués en France au rang de détail de l’histoire de la BD.
Il faut imaginer qu’à l’époque, un magazine avait superposé des images de Goldorak et Hitler ! C’est vous dire l’ampleur du désastre.

Sauf que, aujourd’hui, les manga font bien. Enfin certains, tout du moins. Tout ce qui est primé, surtout. Donc quand Taniguchi, Mizuki et Tezuka se retrouvent nominés au Festival d’Angoulême, ou que Miyazaki reçoit des prix aux Oscars ou au Festival de Venise, tout de suite, cela devient du haut-de-gamme. Ce qui est déjà bien pour la reconnaissance de ces œuvres, même si cela se limite souvent à des exemples ciblés.
Alors quand je vois que Télérama, ce même magazine qui jadis fustigeait les manga et l’animation nippone à grands coups d’arguments fallacieux, se présente comme support des films de Hayao Miyazaki en France, cela ne peut que m’énerver. Il a fallu 11 ans pour que Mon Voisin Totoro sorte en France, 24 ans pour Nausicaä de la Vallée du Vent, tout ça parce que des gratte-papiers et des politiques en mal de publicité ont trouvé populaire de dire du mal des animes, au point de les rendre indésirable et de leur coller une image aujourd’hui difficile à effacer. Ils ne se foutraient pas un peu de notre gueule, là ?

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4 commentaires pour Télérama mon Amour

  1. Natth dit :

    Sauf que, aujourd’hui, les manga font bien. Enfin certains, tout du moins. >> Je pense que c’est surtout ce qui marche, ce qui est plus ou moins à la mode qui les intéresse. Il y a quelques semaines, Télérama a même publié un article sur le yaoi, avec le couple de Viewfinder en illustration. Et il n’y avait même pas d’erreur dedans (j’ai vu des articles d’Animeland moins réussis).

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  2. Tinky dit :

    Ce que j’aime le plus dans ton article, c’est la couverture du début. Ou comment résumer toute la puissance de télérama en une image. :p

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  3. Lambert dit :

    Bonjour,

    Je cherche à retrouver ce fameux magazine qui superposa une photo de Goldorak avec la figure d’Hilter. Pourriez m’aider à retrouver le magazine et son numéro exacte ?

    Amicalement,

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