Basara

Celui prétend que les shôjo manga ne peuvent intéresser que les filles, celui-ci ne connait pas Basara. L’œuvre de Tamura Yumi déploie un scénario épique et tragique pour captiver son lecteur tout au long de ses 27 volumes. Impossible pour moi de ne pas revenir sur ce véritable coup de cœur.

A sa naissance, un prophète a prédit que Tatara deviendrait l’élu, celui qui doit libérer le peuple du joug du roi despotique. Sarasa, sa sœur jumelle, a toujours vécu dans son ombre, son entourage n’ayant d’yeux que pour le sauveur.
Mais tout bascule le jour où le Roi Rouge et ses troupes attaquent leur village. Ayant eu vent de l’existence de ce prétendu sauveur, ils veulent couper le mal à la racine et exécutent Tatara. Sarasa prend alors une décision qui doit bouleverser sa vie : à partir de maintenant, elle se fera passer pour son frère, afin de remplir sa mission à sa place.

L’histoire du sauveur, cela n’a rien de tellement nouveau. Par contre, qu’il périsse dans le premier chapitre et que sa sœur doive le remplacer, voilà qui apporte du changement ; Sarasa va devoir renoncer à son statut de femme pour combattre l’oppresseur, et au passage ses propres sentiments. L’aspect shôjo se ressent principalement dans la relation qui se noue entre notre héroïne et le ténébreux Shuri, relation impossible dans la mesure où Sarasa se considère comme « morte » au profit de Tatara, et fait passer sa mission (ainsi que sa vengeance) avant ses sentiments ; de son côté, Shuri a aussi un rôle majeur à jouer dans ce drame, mais tous deux ignorent les agissements de l’autre.

Outre un aspect romantique plus marqué qui, dirons-nous, va de paire avec la publication de ce manga dans un mangashi de shôjo, Basara se démarque aussi par son univers.
Généralement, les œuvres de ce genre prennent pour décor un monde d’héroic fantasy, ou du moins un environnement moyenâgeux. Cette série prend le contre-pied en plaçant l’action dans un Japon futuriste, mais post-apocalyptique : la plupart des technologies anciennes ont été perdues, le climat a changé de manière radicale – provoquant l’apparition de véritables déserts dans l’archipel – un système féodal répressif a été instauré voilà près de 300 ans, et l’esclavagisme a refait son apparition. Tout comme les lecteurs, les personnages n’en savent pas plus sur les circonstances de ce drame, de même que sur la situation dans les autres pays ; néanmoins, certains semblent encore disposer de moyens importants, et d’une certaine velléité de belligérance.

Dans Basara, je ne crois pas qu’il soit exagéré de parler de voyager initiatique dans le cas de Sarasa. Au début de son périple, elle ne sait pas où aller ni par où commencer pour accomplir le destin de Tatara. Au fur et à mesure des événements, elle va apprendre à s’endurcir – tout en comprenant qu’elle doit laisser une place pour ses sentiments – et surtout rencontrer d’innombrables personnes, tantôt de puissants alliés, tantôt de redoutables ennemis, qui vont prendre part aux événements qui secouent le Japon. Ainsi, ce manga regorge d’une multitude de personnalités bien différentes, dont certaines que j’ai trouvé soit attachante, soit captivante.

Il convient de ne pas oublier qu’en bonne œuvre épique, ce manga n’est pas avare en combats et batailles, et que celles-ci apportent leur lot de morts violentes. Parmi les protagonistes, nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à tuer, à envoyer leurs hommes combattre, voire à montrer une véritable forme de sadisme envers ceux qui leur paraissent inférieures. Si vous en êtes resté au concept de « shôjo = comédie romantique », cela risque de vous surprendre, car de ce point de vue, Basara vaut bien les shônen ; j’aurais même tendance à penser que les mangaka de shôjo peuvent se montrer encore plus sadiques envers leurs héros, et il faut bien avouer que Tamura Yumi n’hésite pas à faire passer les siens par quelques événements traumatisants.

La grande force de ce manga reste son scénario : au-delà de nous proposer un monde original et parfaitement développé, le voyage de Basara s’avère riche en rebondissements, en complots, et en mystères. Malgré sa durée (hormis pour les deux derniers volumes constitués d’histoires annexes), il se passe toujours quelque chose dans Basara, le scénario avance sans cesse en se focalisant essentiellement sur Sarasa, mais aussi sur plusieurs autres personnages, en particulier Shuri, Taro, ou encore Papillon de Nuit (que je vous laisserai le soin de découvrir par vous-mêmes). Par le jeu de la perturbation du climat et du découpage du territoire en plusieurs zones, l’auteur a réussi à créer des environnements uniques en leur genre, ce qui va conditionner les aventures que va vivre notre héroïne dans les différentes parties du Japon ; à noter que le dessin met très vite dans l’ambiance, arrivant à nous faire transparaître à la fois l’aspect archaïque du Kanto, la sécheresse du désert, ou encore le froid et l’humidité du nord.

Venons-en au dessin, justement. J’ai abordé les autres sujets, ne reste que cet aspect.
J’adore le style graphique de Tamura Yumi, en particulier concernant les visages. Son travail sur les yeux me rappelle celui de Riyoko Ikeda ou de Keiko Takemiya, bref les mangaka féminines des années 70. Dans son ensemble, je qualifierai son trait de « shôjo mais pas trop » : nous ressentons bien le genre auquel il appartient, mais il ne s’agit pas pour autant d’un style très caricatural comme nous pouvons le trouver dans de nombreuses comédies scolaires à l’heure actuelle. Non pas que je n’aime pas les comédies scolaires, mais ce qui leur convient graphiquement ne correspondrait pas nécessairement à un autre type de récit ; or preuve est faite (pour ceux qui en douteraient encore), qu’il n’existe pas qu’une seule variante aux shôjo manga !
Là où le dessin déçoit un peu, c’est que si les couvertures apparaissent soignées et magnifiques (pour peu que nous apprécions le coup de crayon), il n’en va pas de même pour l’histoire elle-même, où le trait semble plus brouillon, moins appliqué. Rien de rédhibitoire – il ne s’agit pas d’un manga de Yoshihiro Togashi – mais la mangaka semble parfois vouloir se dépêcher au détriment de la finesse de ses dessins (alors que son travail sur les couvertures et les artworks attestent de ses qualités de dessinatrice).

Pour résumer, car il le faut bien : il s’agit d’un excellent manga. Prenant de bout en bout grâce à un scénario intelligent et des personnages marquants, Basara est une œuvre épique et violente sans être dénuée de sentiments. Elle devrait pouvoir toucher les lecteurs qui aiment les manga captivants et sortant de l’ordinaire ; malheureusement sa parution commence à dater, mais vous devriez pouvoir la trouver d’occasion à des prix très raisonnables (c’est comme ça que je l’ai acheté). En tout cas, il s’agit d’une lecture que je n’ai pas regretté, loin de là.

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