Superman : Red Son

Je n’aime pas Superman. J’ai vu les films et les séries télévisées, je les apprécie dans une certaine mesure, mais je n’apprécie pas pour autant le personnage en lui-même. Le genre « boy scout de bouseuland » ne présente pas un grand intérêt pour moi, d’autant que je suis tout de même français : j’ai, par essence, du mal avec tout ce qui représente l’impérialisme américain, dont ce héros est devenu – peut-être malgré lui – une incarnation.
Alors une version du mythe où l’Homme d’Acier a atterri dans la patrie du camarade Staline au lieu d’un trou paumé du Kansas, cela ne pouvait qu’éveiller ma curiosité tant cela contredit tout ce que nous pouvons imaginer sur le personnage.

J’ignore si, comme l’attestent certaines sources, Superman est véritablement une métaphore de ses auteurs, Jerry Spiegel et Joe Schuster. Il n’empêche que l’histoire est belle : celle de deux garçons dont les familles ont quitté la vieille Europe pour s’installer au Nouveau Monde. Comme eux, leur héros vient d’ailleurs, mais se sent à ce point intégrer sur sa terre d’adoption qu’il décide de venir en aide à sa population. La semaine il travaille dans une grande ville, et le week-end va retrouver ses parents et manger de la tarte aux pommes préparée avec amour par sa mère. Comme le dirait La Légende dans The Boys : il a atterri dans une prairie du Kansas, difficile de faire plus américain. Et en effet, difficile d’imaginer un héros si attaché aux valeurs de l’Amérique, au point – parfois – d’en devenir insupportable.

D’où une idée géniale signée Mark Millar (The Ultimates, Civil War, Wanted) : mise à part la nationalité de ses créateurs, il n’y avait aucune raison pour que Superman s’écrase précisément aux USA ; le hasard aurait pu faire qu’il se retrouve en Ukraine, alors partie du territoire soviétique dirigé par Staline. Et tout aurait été différent.
Superman grandit dans les valeurs du communiste, dans une ferme collective. A 12 ans, il découvre ses pouvoirs, et quelques années plus tard, part pour Moscou, dans l’espoir d’aider plus de gens que s’il était resté dans sa campagne. Évidemment, le Parti comprend vite quels avantages il peut tirer d’un homme invulnérable qui arbore le marteau et la faucille sur son torse, même si de son propre aveux, il existe pour protéger le monde plus que la mère patrie. Placé sous la protection de Staline en personne, son existence est rapidement révélée au monde et utilisée à des fins de propagande. Effrayé, le gouvernement américain demande à son plus grand scientifique, Lex Luthor, de trouver un moyen pour débarrasser le monde de cette nouvelle menace.

Je n’irai pas plus loin dans le scénario – il faut laisser un minimum de surprise aux futurs lecteurs, tout de même – mais les plus attentifs auront remarqué que Kal-L n’est pas la seule victime de Mark Millar : Lex Luthor est devenu un scientifique respectable (persuadé qu’il aurait pu devenir ami avec Superman s’il avait atterri aux USA), Lois Lane s’appelle désormais Lois Luthor, Oliver Queen travaille pour le Daily Planet, Perry White ne jure que par César,… Je ne pense pas que le simple fait que l’enfant de Krypton soit communiste ait pu provoquer de tels changements ; le monde dans son ensemble ne ressemble plus à celui que nous connaissons.
Dans le traitement de son scénario, Millar s’en tire à merveille. Il ne prend pas le parti simpliste de dire que notre héros est un méchant maintenant qu’il appartient aux Rouges, et que les USA restent les gentils ; il sait se montrer beaucoup plus subtil que cela, et de cette façon gagne en crédibilité. Il se fend même de quelques réflexions d’ordre plus général sur le comportement de Superman et ses conséquences, et en cela prouve qu’il essaye d’exploiter au maximum les possibilités de ce « Elseworld ». La construction du récit ne peut que surprendre, mais impossible de lui reprocher de manquer d’originalité, notamment lors d’un dénouement tout simplement exceptionnel.

Traditionnellement, je ne m’intéresse pas particulièrement à l’aspect graphique, sauf quand je le trouve désagréable ou – inversement – très original. Mais le style employé par Dave Jonhson sur Red Son (même s’il n’a dessiné que les premiers chapitres) reflète surtout pour moi une véritable intelligence : la mise en scène et son trait semblent conçu pour nous rappeler les affiches de propagande soviétique de l’époque, ce qui me parait d’autant plus logique que je perçois le Superman d’origine lui-même comme une propagande américaine. Ce serait un problème si le résultat manquait d’attrait visuel (au-delà de la réflexion qu’il propose), mais cela n’est pas le cas, donc il va sans dire que j’ai apprécié ce parti-pris graphique.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce comics qui, sans me réconcilier avec le personnage, propose une histoire brillante autant que passionnante.
De plus, Red Son est parfaitement abordable même pour les lecteurs ne connaissant rien à l’univers de DC Comics. Certes, les néophytes manqueront certaines références, mais je considère qu’elles servent plus le fan-service que le récit lui-même, donc passer à côté ne posera probablement pas le moindre problème. Il ne s’agit pas pour autant d’un bon moyen pour découvrir DC dans son ensemble puisqu’il s’en éloigne bien trop, mais cela ne doit pas non plus pousser les lecteurs à bouder leur plaisir et à passer à côté de cet excellent graphic novel.

Publicités
Cet article, publié dans Comics, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s