Identity Crisis

I chose this life.
I know what I’m doing.
And on any given day, I could stop doing it.
Today, however, isn’t that day.
And tomorrow won’t be either.

– Bruce Wayne

Je pense que ceux qui considèrent que l’intérêt pour les manga éclipse tous les autres sont des crétins. Cela peut valoir un temps avec l’euphorie de la découverte de ce nouveau média, et l’envie d’approfondir sa connaissance à ce sujet, mais cela ne peut durer qu’un temps.

J’ai l’impression de voir une crise générationnelle parmi les amateurs d’animation japonaise et de manga, lesquels n’ont jamais eu la réputation de former une communauté soudée. Il semble y avoir un fossé entre ceux présents depuis de nombreuses années, et qui se sont révélé assez passionnés pour fouiller une culture encore difficilement disponible, et ceux arrivés récemment et qui n’ont qu’à se baisser pour trouver de quoi consommer. Sans parler du fansub, le profil du lecteur de manga moyen est passé du fan au consommateur, ce qui s’est accompagné d’une très forte augmentation des publications ; il fût un temps où j’arrivais à tester au hasard de nombreuses séries, tandis qu’aujourd’hui et ce malgré une légère augmentation de mes moyens, je n’arrive pas à me pencher sur toutes les séries qui m’intéressent. D’un autre côté, cela a favorisé la publication de manga que je n’aurais jamais pu imaginer découvrir.

En parallèle du marché du manga, il y a celui des comics. Et il me donne l’impression de posséder un lectorat plus constitué de passionnés que de lecteurs occasionnels, ce malgré le succès au cinéma de certaines adaptations. Cela se ressent au niveau des éditeurs : Panini publie presque tout ce qui se fait en comics en France (la société est prioritaire sur les droits des séries Marvel et DC Comics), et depuis la disparition de Semic, Delcourt reste le seul autre grand éditeur de comics, de petites structures plus ou moins indépendantes se partageant le reste du gâteau. Cela implique un marché bien différent de l’anglo-saxon, avec quelques fascicules disponibles en kiosque (essentiellement du Marvel) à un rythme mensuel, et des publications essentiellement orientées vers des formats intégrales/gros volumes de séries ou de « runs » (histoires) spécifiques.

Malgré tout, nous pouvons considérer que les séries majeures sortent en langue française, mais il manque tout de même de nombreuses œuvres d’importance ; certaines n’arrivent jusqu’à nous que grâce à une adaptation cinématographique. C’est notamment vrai pour DC Comics ; je connais mal l’histoire de la publication de comics en France, mais lorsque je suivais des séries en kiosque, je ne voyais toujours que du Marvel et pour ainsi dire jamais de DC. Cela se ressent dans les publications en volumes reliés : la plupart des mini-séries les plus fameuses flanquées du label DC (telles que The New Frontier) sortent en français, mais il nous manque notamment de nombreux runs majeurs de l’éditeur, voire des éditions intégrales comme celles qui pullulent du côté Marvel. A quand des anthologies JLA ? Paradoxalement, cela semble mieux fonctionner pour les séries du label Vertigo, pourtant propriété de DC Comics.

Or, en ce moment, je suis plus d’humeur à lire du DC Comics. J’en ai peut-être eu un peu marre de voir toujours les mêmes héros Marvel, toujours est-il que les deux univers possèdent de nombreuses différences significatives. J’aime particulièrement tout ce qui touche à la Justice League of America, car les arcs principaux englobent généralement tout l’univers DC (ce qui n’a pas d’équivalent chez Marvel hors crossover). A partir de là, deux possibilités : choisir soit des séries situées hors-continuité – comme l’excellent Kingdom Come – soit des séries situées dans la continuité. Évidemment, ces-dernières sont plus difficiles à appréhender : prenez deux arcs écrits à plusieurs années d’intervalle, et vous risquez de ne plus vous y retrouvez entre les équipes et les personnages.
Une des particularités de DC, c’est que leurs héros portent moins des noms que des titres, qui peuvent être transmis d’un individu à un autre. Pour vous donner un exemple, nous devons en être au 3ème Flash depuis sa création, au 4ème Robin, au 4ème Green Lantern, etc… Et ce, sans parler des œuvres hors-continuité et des univers parallèles ! Comme héros présents depuis les années 30/40 (le fameux Age d’Or) et toujours incarnés par les mêmes personnes, il ne doit y avoir que Superman, Batman, Wonder Woman, et euh… j’en oublie sans doute, mais vous saisissez l’idée.
En lisant Identity Crisis – le comics dont il est question dans ce billet mais dont je n’ai pas encore parlé car je tergiverse – j’ai appris que Hal Jordan était devenu le Spectre. Cela ne vous dit probablement rien (DC reste vraiment méconnu chez nous en dehors de ses têtes d’affiche), mais pour faire une comparaison avec Marvel, ce serait comme si Peter Parker mourrait, puis revenait à la vie dans le rôle de Ghost Rider (mais en plus puissant et en contact avec les grandes puissances de l’univers). J’avoue que cela m’a fait un choc.

Identity Crisis – j’y viens enfin – fait parti des runs les plus importants de ces dernières années. Ayant envie de le lire alors qu’il n’était pas encore sorti en France – c’est chose faite depuis le mois dernier, mais à un prix presque indécent car chez nous il s’agit d’un produit de niche donc d’un produit cher – je me le suis procuré en VO.
Tout commence avec Elongated Man. Le nom ne vous dit probablement rien ; il s’agit d’un des personnages mal-aimés de l’univers DC : affublé des mêmes pouvoirs que le beaucoup plus attachant et délirant Plastic Man, cet ancien détective a réussi à se faire une place dans la JLA mais moins dans le cœur des lecteurs. Trop stable et policé, probablement, puisqu’il s’agit d’un des rares héros marié et qui ne fait pas secret de son identité. Un personnage fade et secondaire, en somme. Pourtant, impossible de finir le premier chapitre de Identity Crisis sans éprouver de la compassion pour ce héros, et sans commencer à le trouver extraordinaire. Comme le mentionne Joss Whedon (créateur de Buffy contre les Vampires) dans la préface de l’édition intégrale de cette série de Brad Meltzer, il arrive même à devenir un temps notre personnage favori.
Car l’histoire commence par le récit de Elongated Man, alors qu’il converse avec Firehawk. Il parle de sa vie d’homme puis de héros, de sa place dans la JLA, de son identité révélée au grand jour, et surtout de son amour pour Sue, sa femme depuis plus de 20 ans. En découvrant l’homme, nous rencontrons quelqu’un de sensible, anormalement normal dans le monde qui est le sien. Il ignore que Sue va se faire assassiner quelques instants plus tard.

Identity Crisis commence par un choc, par la mort d’une femme qui, sans être une héroïne, avait reçu le titre de membre honoraire de la JLA (Loïs Lane elle-même n’a jamais eu cet honneur), d’une amie des plus grands héros, et de l’épouse du plus humain d’entre eux. L’émotion qui s’en suit est intense ; j’ai trouvé l’enterrement de Sue incroyablement émouvant, à travers les nombreux héros en deuil qui assistent à ses funérailles. Je n’avais jamais ressenti une telle tension dans un comics.
Après le deuil vient le temps des questions : qui a bien pu faire ça ? Les héros s’organisent pour trouver le coupable parmi tous leurs ennemis. Pour avoir réussi à déjouer toutes les technologies aliens mises en place par la JLA pour protéger une des leurs, cela ne peut être quelqu’un d’ordinaire. Pire, ces êtres invulnérables, invincibles, capables de parcourir des distances fabuleuses en un battement de cils, oui ces héros tout puissants ont peur ! Peur que cela arrive à leurs proches, peur d’avoir à surmonter la même douleur insupportable que celle de Elongated Man.
Mais dans l’ombre, 5 héros savent qui est l’assassin. Car ils partagent un secret dont les plus grands d’entre eux ignorent tout : quand certains volent d’une scène de crime à une autre, d’autres essayent de nettoyer, de préserver les identités du groupe, même si cela doit les conduire à commettre des actes répréhensibles.

Je considère, après lecture, ce run comme totalement indispensable pour plusieurs raisons : non seulement il bouleverse la vie de nombreux personnages clés de l’univers DC (je ne peux pas en dire plus dans cet article), mais à travers le passé expliqué par Green Arrow dans un face-à-face avec le nouveau Flash (nouveau depuis 1985 quand même), l’auteur met en lumière l’envers du décor, des événements passés désormais éclairés d’une manière nouvelle, audacieuse, et effrayante. Le tout s’achève par une fin surprenante et surréaliste, mais incroyablement marquante.
Il s’agit vraiment d’une crise d’identité : d’identité secrète, et de la nature même des héros. Il évoque des sujets qui, jusqu’à présent, avaient été soigneusement mis de côté mais que je n’ai pu m’empêcher de trouver d’une redoutable pertinence. Même si cette série est trop jeune (2004-2005) pour déjà compter parmi les œuvres majeures de cet univers, je considère qu’elle mérite amplement ce statut : elle a su me toucher profondément, et m’amener à réfléchir sur l’existence des héros, mais aussi sur la façon dont des personnages comme Batman et Superman sont perçus par les autres membres de la JLA.
Un run immanquable pour tout amateur de comics, même si ceux qui pourraient découvrir l’univers DC à travers lui risquent de se perdre parmi les très nombreux personnages secondaires rarement évoqués en dehors des comics.

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2 commentaires pour Identity Crisis

  1. Xanatos dit :

    Il y a une erreur dans ton article Gemini: Identity Crisis n’est pas sorti en France pour la première fois le mois dernier:
    Cette histoire a été publiée dans un bimestriel chez Panini il y a un peu plus de trois ans de cela, l’album est une réedition grand format de ce récit.

    Pour ma part j’ai effectivement bien aimé cette histoire qui était très dure mais aussi émouvante, l’enterrement de Sue Dibny étant franchement déchirant…
    Impossible en effet de ne pas éprouver de la compassion envers le malheureux Ralph Dibny.
    Et l’enquête sur l’identité du meurtrier de Sue était bien menée et sa véritable identité en étonnera plus d’un!
    On comprend aussi dans cette intrigue pourquoi Batman est de nature aussi méfiante et paranoïaque!!!

    C’est effectivement une très bonne histoire à lire.
    En revanche, je n’ai guère apprécié sa « suite » Infinite Crisis » qui n’est qu’une grosse boucherie excessivement bourrine et quasiment sans intérêt.

    J’ai aussi une pensée émue envers Michael Turner dont tu as utilisé les illustrations pour ton article, un très bon dessinateur, décédé à l’âge beaucoup trop jeune de 37 ans en 2008 (saleté de Cancer).
    C’est un de ces artistes qui, au même titre que le regretté Mike Wieringo (qui a fait un travail extraordinaire sur les Fantastic Four avec le scénariste Mark Waid) nous a quittés bien trop tôt…

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  2. gemini dit :

    Je ne suis plus la sortie périodique depuis le run de Morrison sur X-Men ; ça date. Et jamais sur du DC, donc je ne me rends pas vraiment compte.
    J’ai commandé Infinte Crisis en VO, donc je vais découvrir ça prochainement ; d’après la couverture, cela risque d’avoir un goût de Crisis on Inifinite Earths (quand est-ce que Superboy et le vieux Superman sont sortis du corps de Luthor ?), je verrai bien.

    J’ignorais pour le dessinateur, arf :/

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