La France, le Manga, et 2009

Comme l’année dernière, je profite de la sortie du Rapport ACBD pour revenir plus spécifiquement sur le marché du manga (et de la BD asiatique) en France en 2009. Un bilan plutôt positif, mais je vous laisserai seuls juges.

Première constation : le marché de la BD en France se porte bien et a peu souffert de la crise, même si nous notons néanmoins une décellération, avec une croissance de 2,4% contre 10,04% en 2008. Une constatation globale qui vaut aussi pour les manga en particulier : avec ses 1460 nouveaux tomes de manga/manhua/manwha parus (1453 en 2008), le secteur représente 40,57% des nouveautés BD (40,45% en 2008).

A eux seuls, 9 éditeurs concentrent toute la visibilité du secteur sur le marché français : Dargaud (Kana) détient 30% des ventes, suivi de Glénat (Glénat Mangas) avec 23,9%, Delcourt (Akata/Tonkam) avec 11,9%, Hachette Livres (Pika) avec 10,9%, puis – dans une moindre mesure – Editis (Kurokawa), MC Productions (Soleil Manga), Viz Media Participation (Asuka), Panini (Panini Manga), et Ki-oon.
Ils sont pourtant loin d’être les seuls à publier de la BD asiatique, puisque nous retrouvons bien entendu Flammarion (Sakka), seul éditeur de BD majeur absent du groupe de tête, mais aussi Bamboo (Doki-Doki), Clair de Lune (Gakko), Milan (Kankô/Dragons), Carabas (Kami), Taifu, Samji, 12 Bis, Cornélius, Lézard Noir, Paquet, Matière, Xiao Pan, Imho, H, BFL, Atrabile, Vertige Graphic, les Humanoïdes Associés, Flblb, ou encore Toucan.

Il y a peu de nouvelles tendances à dégager cette année. Le nombre de nouveautés chaque mois reste stable, ce qui demeure le meilleur moyen pour les éditeurs de grignoter les parts de marché des concurrents, quitte à asphyxier le marché.
Il subsiste néanmoins quelques différences. La principale vient d’une politique des éditeurs qui se rapproche de plus en plus de ce que j’appellerai le « système Tonkam » : comme les retours des librairies en cas d’invendus coûtent de plus en plus cher, certains semblent privilégier des tirages d’une moindre importance, pour ensuite ré-imprimer en cas de succès. Mais il ne faut pas se leurrer : ils n’appliquent cette technique qu’avec les titres aux ventes moyennes, pas aux blockbusters. L’avantage d’un gros tirage pour promouvoir une série, c’est que cela leur donne une plus grande visibilité. Et certains n’hésitent pas à inonder les libraires de leurs produits pour pousser au démarrage d’un titre, au détriment de leurs autres séries qui se trouvent noyées dans la foule de nouveautés. Il faut dire qu’après les arrêts de Death Note et Samurai Deeper Kyo, et les publications désormais sporadiques de quelques-uns des titres les plus populaires, leurs remplaçants restent encore à trouver. Une excellente opportunité pour les éditeurs, qui rivalisent pour trouver les manga qui sauront atteindre des ventes exceptionnelles.

Sachant cela, il n’est pas étonnant de voir 10 séries monopoliser 50% des ventes de BD asiatiques en France. Et parmi elles, il y a 1 nouveauté de 2009, 1 de 2008, et 5 séries qui ne sortent plus à intervalle régulier.
Sans surprise, Naruto garde la tête avec un tirage à 250.000 exemplaires par tome, soit 40.000 de plus qu’en 2008, ce qui suggère une augmentation des ventes ; la série n’en est pas encore au niveau des poids lourds de la BD que sont Astérix et Blake & Mortimer, mais il faut aussi considérer le fait qu’il sort 6 tomes de Naruto par an.
En seconde position – et cela illustre parfaitement mes propos – nous trouvons Soul Eater, une nouveauté dont le premier volume a été tiré à 80.000 exemplaires. Et si je précise bien « premier volume », c’est car son éditeur a été obligé de revoir ses tirages à la baisse par la suite, passant à 65.000 pour le second volume ; le tirage actuel est de 61.000 exemplaires par tome.
One Piece se maintient à 80.000 exemplaires et demeure une des valeurs sûrs du marché.
Suit Full Metal Alchemist, tiré à 76.000 exemplaires mais n’ayant eu droit qu’à 3 volumes en 2009.
Seule nouveauté de 2008 présente dans ce classement, Fairy Tail a trouvé son rythme de croisière avec 70.000 exemplaires par tome.
Ensuite, nous retrouvons Death Note pour un volume spécial tiré à 65.000 exemplaires.
Gunnm Last Order fonctionne toujours aussi bien avec 60.000 exemplaires pour chacun de ses deux tomes publiés en 2009.
Le même nombre de tomes sortis que pour Nana, tirés eux à 55.000 exemplaires chacun.
Toujours à 5 volumes par an, Bleach se maintient à 55.000 exemplaires malgré les critiques.
Enfin Hunter x Hunter, qui a malgré tout réussi à nous proposer deux tomes cette année, chacun tiré à 55.000 exemplaires.

En dehors de ces mastodontes, d’autres titres accusent d’excellentes ventes : Dragon Ball à travers ses nouvelles éditions, D. Gray Man (tirage à 45.000 exemplaires), Twinkle Star (40.000 pour le premier volume), Übel Blatt (40.000), Doubt (40.000 pour le premier volume), Saint Seiya The Lost Canvas (40.000), The Legend of Zelda (40.000 pour le premier volume), Trinity Blood (38.000), Blue Dragon (38.000 pour le premier volume), Hajime no Ippo (36.500), Switch Girl (35.000 pour le premier volume), Saint Seiya G (35.000), Vampire Knight (35.000), Negima (35.000), et Tsubasa Reservoir Chronicles (35.000). Les tendances sont claires : le public privilégie les auteurs connus, et les shônen/shôjo que nous pourrions qualifier de classiques ou dont les adaptations animées ont bien fonctionné (en particulier en fansub). Seules incohérences : les séries qui démarrent avec des tirages importants mais dont les ventes ne justifient pas de les maintenir.

Nous observons le phénomène suivant : des blockbusters qui monopolisent les ventes et les rayons des magasins – les éditeurs inondant le marché avec les nouveautés qui leur semblent prometteuses – au détriment des titres plus risqués, qui pourraient connaître un destin similaire à celui d’un Übel Blatt (une série qui a su se faire sa place par le bouche-à-oreille et les critiques élogieuses) mais que leurs propres éditeurs semblent mettre de côté, allant même à baisser leurs tirages tandis que ceux de leurs titres phares augmentent. Nous avons affaire à une coupure au sein même du marché : les grosses ventes d’un côté, et les ventes plus faibles – ou prévues comme telles – de l’autre, avec des éditeurs qui ne semblent même pas vouloir leur donner leur chance, et les promouvoir un minimum ; il faut par exemple pas s’étonner que les classiques ne marchent pas en France, dans la mesure où il n’y a pour ainsi dire aucune communication des éditeurs à leur sujet : ils partent perdant.
Reste à savoir si tous ces faits vont avoir un impact sur ce que proposeront les éditeurs comme nouvelles séries dans les mois à venir, mais vu la tendance actuelle visant à publier toujours plus, il devrait en rester pour tous les goûts (même si rien ne garantie que les éditeurs se risqueront à des éditions complètes et/ou de qualité pour les séries mineures). Il est néanmoins possible que certains éditeurs essayent de se spécialiser un peu vers des secteurs spécifiques – comme le seinen – au détriment des autres ; c’est en tout cas ce qu’ont commencé à faire certaines petites structures du marché comme Cornélius.

Grande inconnue de cette année 2010 : l’arrivée de la Shueisha et de la Shogakukan sur le marché français, à travers le nouveau label Kaze Manga. Un éditeur de plus, ou une véritable révolution ?
Seul l’avenir nous le dira…

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4 commentaires pour La France, le Manga, et 2009

  1. Afloplouf dit :

    Il n’est pas bien étonnant de voir les éditeurs essayer de se consacrer sur les trucs qui marchent, ça reste des sociétés commerciales et on ne peut pas leur en vouloir.

    Au contraire, on peut se réjouir de voir qu’ils n’abandonnent pas les marchés un peu de niche. Tant que chacun trouve ça came. J’aimerais voir une telle diversité en matière d’animé sur le marché francophone.

    Pour l’arrivée des deux grands japonais, je ne pense pas que ça va révolutionner le marché sauf peut-être, comme le précise justement le rapport ACBD, en matière de ce qu’ils appellent le media-mic (je ne connaissais pas le terme) : publication en librairies et pré-publication sur la toile. C’est la seule solution viable pour « lutter » contre le scantrad.

    En dehors, je pense qu’ils s’inscriront comme des éditeurs comme les autres. Ils ont dit et il n’ont aucun intérêt à reprendre leurs titres phares. En revanche, ils risquent de prendre pour eux des nouveaux succès comme Bakuman. Et il est vrai que ce ne sera pas si anecdotique que ça pour les autres éditeurs. S’ils n’ont plus de nouveaux titres locomotives pour remplir leurs trésoreries, vont-ils encore garder un catalogue diversifié ? Wait and see, ça peut être mauvais signe…

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  2. Tabris dit :

    Merci pour ce résumé et ce point sur le marché, c’est toujours intéressant.

    On voit quand même que le public français est plus friand de Shonen et ne se mouille pas trop quand il s’agit de dépenser des sous, ce sont les hypers connus qui partent le mieux comme tu le dis.

    Et ça peut être là que notre voix en tant que « blogeur » est importante, pour faire découvrir des titres moins connus et qui peuvent être de meilleure qualité que ces blockbusters.

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  3. Tetho dit :

    En 10 ans le nombre de BD publiée a été multiplié par 3, et même si ça se stabilise j’ai du mal à y voir un marché qui se porte bien. Au contraire ça sent le signe avant-coureur de l’explosion d’une bulle éditoriale.

    Tu parles de Dragon Ball, mais seul les anime comics de DBZ sont dans les tirages cités par l’ACBD, il faut croire que la version perfect n’a pas été pensée comme l’édition ultime de ce manga, destinée à remplacer les autres (et pourtant il faudrait), mais juste comme une version de luxe pour fans exigeants.

    >Seules incohérences : les séries qui démarrent avec des tirages
    >importants mais dont les ventes ne justifient pas de les maintenir.
    En fait les 1er vols des grosses séries ont toujours des tirages plus élevés que la suite, l’éditeur allant mettre le paquet sur la com il prévoit large. Soul Eater est un bon exemple : 15k de différence entre le vol 1 et le 2 alors qu’ils sont sortis le même jour. Difficile d’y voir un ajustement suite à des ventes en deçà des ambitions de l’éditeur.

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  4. gemini dit :

    Afloplouf >> Ce n’est en effet pas étonnant que les éditeurs privilégient ce qui marchent, mais en l’occurrence, avec des tirages aussi forts, c’est un peu comme s’ils décidaient de ce qui devait marcher. Certains titres – ceux du Jump en premier lieu – sont prévus pour fonctionner, mais parmi les meilleures ventes de manga en France, il y a aussi des séries qui ont commencé avec de faibles tirages et qui ont su gagner leur public au fur et à mesure, finissant avec des tirages bien plus importants. Mais dans une industrie où il sort trop de nouveaux manga pour qu’ils soient tous repérables, et où les éditeurs nous pré-mâchent le travail en nous mettant directement sous le nez ce qu’ils veulent que nous achetions en priorité, les manga avec du potentiel mais délaissés par leurs propres éditeurs ont-ils une chance de vraiment fonctionner et de trouver leur place ? Je ne crois pas.

    Tetho >> C’est parce que l’augmentation de la publication peut aussi être perçue comme néfaste que j’ai précisé que ce sera à chacun de juger. Pour moi, cette augmentation va s’accompagner de plus d’arrêts prématurés, et de plus d’éditions incomplètes/bâclées, comme celle scandaleuse de Papa Told Me : une anthologie de 3 tomes alors que la version japonaise en compte 27.

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