Blake & Mortimer

A l’occasion de la sortie du premier tome de La Malédiction des Trente Deniers, pourquoi ne pas revenir sur les excellentes aventures de Blake & Mortimer, deux héros so british ?

Edgard Félix Pierre Jacobs – alias Edgar P. Jacobs – est un auteur belge venu à la bande-dessinée sur le tard. Intégrant en 1940 la revue Bravo, un de ses premiers travaux consiste à poursuivre le comics Flash Gordon et à lui apporter une fin, l’envoi des planches américaines se voyant interrompu par l’invasion de la Belgique par les Allemands en 1940. C’est encore sous l’influence du célèbre héros qu’il écrit sa première œuvre originale en 1943 : Le Rayon U. La même année, il rencontre Hergé, dont il deviendra l’assistant, l’aidant notamment à réécrire et coloriser ses anciens albums pour se conformer aux exigences de son éditeur Casterman ; il participera aussi à l’écriture de nombreuses aventures par la suite, d’aucuns prétendant que certaines sont presque entièrement de son fait, dont On a marché sur la Lune. Même si son nom n’apparaît jamais formellement, Hergé s’amuse à le dessiner dans plusieurs albums, comme dans Les Cigares du Pharaon ou Le Sceptre d’Ottokar. Les relations entre les deux artistes n’ont hélas pas toujours été au beau fixe, Jacobs reprochant à Hergé sa main-mise sur le Journal de Tintin, qui conduira en particulier à l’interdiction de la première couverture proposée pour La Marque Jaune, jugée trop anxiogène.

Lorsque le Journal de Tintin est créé en 1946, Edgar P. Jacobs se joint naturellement à l’aventure, et propose une histoire inédite mettant en scène deux sujets de Sa Majesté plongés dans la 3ème Guerre Mondiale : Le Secret de l’Espadon. Le première aventure de Blake & Mortimer venait de voir le jour, il y en aura beaucoup d’autres.
Cette série se focalise sur un trio de personnages : Francis Blake, chef du MI5 – les services de contre-espionnage anglais – son compère Philip Mortimer, un scientifique écossais de renom, et le Colonel Olrik, un aventurier criminel que le destin met toujours en travers du chemin de nos héros. Leurs histoires prennent place dans un univers qui n’est pas sans rappeler les années 50, souvent à Londres mais en bons baroudeurs, notre duo de gentlemen – qui partagent un appartement au 99bis Park Lane – n’hésite pas à parcourir le monde ; nous les retrouvons au Proche-Orient (Le Secret de l’Espadon), en France (SOS Météores, L’Affaire du Collier), au Japon (Les 3 Formules du Professeur Sato), en Égypte (Le Mystère de la Grande Pyramide), et même dans des endroits fort improbables (L’Énigme de l’Atlantide).
Tournant essentiellement autour de l’espionnage et des enquêtes criminels (La Marque Jaune), l’auteur s’essaye aussi à l’anticipation, parfois au fantastique (Le Mystère de la Grande Pyramide), voire même à la pure science-fiction (Le Piège Diabolique). Des thèmes qui se rapprochent donc fortement de ceux des Aventures de Tintin, auxquelles Jacobs emprunte aussi quelques mimiques qui tranchent parfois avec l’aspect plus sérieux de son œuvre ; mais l’auteur ne se prive pas d’apporter de la fantaisie quand cela lui chante, notamment avec des personnages tels que le Docteur Grossgrabenstein, que nous retrouvons à la fois dans Le Mystère de la Grande Pyramide et parmi les égyptologues momifiés des Cigares du Pharaon, aux côtés d’un dénommé « Jacobini » lui-aussi momifié.

Edgar P. Jacobs s’éteint en 1987, laissant derrière lui 8 aventures, dont une inachevée, qui sera finalisée par Bob de Moor en 1990 : Les 3 Formules du Professeur Sato.
En 1996, l’adaptation de la série en dessin-animé redonne un coup de projecteur sur celle-ci, et se voit accompagnée d’un plan marketing bien huilé pour la relancer. L’occasion pour de nouveaux auteurs de rependre les personnages à leur compte, comme cela se fait parfois dans l’univers de la BD Franco-Belge. La même année sort L’Affaire Francis Blake, premier album posthume entièrement inédit des aventures de Blake & Mortimer, signé par le scénariste Jean Van Hamme – créateur notamment de XIII et Thorgal – et le dessinateur Ted Benoit. A ce jour, il s’agit du seul parmi les nouveaux albums à ne proposer ni SF ni fantastique ; c’est aussi mon favori. Ainsi, je ne m’étendrais pas sur les autres aventures de l’ère post-Jacobs, que je juge pour la plupart peu dignes d’intérêt. Celles écrites par Yves Sterne et André Juillard, en particulier, parlant trop du passé des personnages et perdant de vue certains points essentiels de la série telle qu’imaginée par Edgar P. Jacobs.

Pour La Malédiction des Trente Deniers, Jean Van Hamme reprend les commandes du scénario (après son médiocre Étrange Rendez-Vous), accompagné de René Sterne et de Chantal de Spiegeleer au dessin. Cette aventure sera divisée en plusieurs tomes (2 ?), et je trouve le premier ma foi plaisant à lire et encourageant pour la suite. Comme son nom l’indique, la Bible – du moins un de ses protagonistes – tient ici un rôle majeur, reste à espérer que l’histoire ne sombrera pas dans de la métaphysique de comptoir. Nous avons aussi droit à des ennemis d’un genre classique pour l’époque du récit, mais qui s’étaient mystérieusement montré absents jusqu’alors. Bien plus que pour les précédents tomes, je suis impatient de lire la suite.

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4 commentaires pour Blake & Mortimer

  1. le gritche dit :

    Merci pour toutes ces infos !

    J’ai lu plusieurs Blake et Mortimer, avec un plaisir quelquefois mitigé. Mon gros reproche serait toutes ces cases de narration qui ne font que redoubler ce que montre/suggère l’image !

    C’est une aberration que de ne pas se fier au langage visuel de la BD pour pondre des textes aussi romancés, et bonjour les huge amounts of texts. J’ai bien aimé « le piège diabolique »: faut s’emmerder pour créer un tel piège !

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  2. Trit' dit :

    Et encore une série de BD franco-belge très appréciée chez moi ! Mes préférés sont d’ailleurs « Le Mystère de la Grande Pyramide », « L’Affaire du Collier » et « Les 3 Formules du Pr. Sato » (par lequel j’ai commencé quand je devais avoir 8 ans… Hé, oui, déjà fasciné par le Japon du XXIe siècle !). Je me rappelle encore avoir adoré « Samouraï » (snif… T__T) : hyper-expressif bien qu’a priori, il n’ait aucune personnalité…

    D’ailleurs, question chronologie, cet arc se passerait plutôt dans les années 1960-70, non ? Je doute que le Japon fût aussi avancé technologiquement dans les années 1950. OK, Akira Sato était en avance sur son temps (ce n’est qu’aujourd’hui qu’on commence à créer des androïdes crédibles), mais quand même !

    Les tomes suivants ? Oui, un peu fades, même s’ils se laissent lire…

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  3. gemini dit :

    Mon aventure préférée est sans aucun doute Le Secret de l’Espadon, que je considère comme un des 10 meilleurs albums (alors qu’il en fait 3 dans son édition actuelle) de BD existants, tout pays confondu, aux côtés de l’intégrale de Persépolis de Marjane Satrapi, de Pyong-Hyang de Guy Delisle, de Watchmen de Moore & Gibbons, ou encore de La Vallée des Bannis de Tome & Janry. Pour les manga, il y aurait Family Compo et Monster dans cette liste.

    Cette aventure mise à part, j’aime beaucoup La Marque Jaune et Le Mystère de la Grande Pyramide. Mais dans les albums de Jacobs, je n’apprécie pas beaucoup Le Piège Diabolique.

    Pour la chronologie, Jacobs n’a jamais explicité les dates de ses histoires, il me semble ; nous savons juste que cela se passe après la 3ème Guerre Mondiale, donc après la Seconde (logique). Peut-être que ces aventures se déroulent toujours dans l’époque en cours, et là, le fait est que la plupart des albums ont été écrits dans les années 50. Deux datent des années 60, quant aux 3 Formules du Professeur Sato, c’est le seul écrit dans les années 70, dix ans après Le Piège Diabolique. Le côté ’70 de cette histoire vient probablement de là.

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  4. Tata dit :

    Ah, Le secret de l’Espadon, mon Blake et Mortimer préféré, avec de l’espionnage super important et des gens qui se tapent dessus ^^ Dommage qu’à la mort d’Edgar P. Jacobs, il y ait eu des continuateurs, la série se suffisait à elle-même, la suite est sans saveur.
    T’es un peu vache quand même Gemini, il suffit que j’aie l’idée de faire un article sur de la bédé franco-belge, au hasard Blake et Mortimer, pour que tu aies déjà écrit un truc dessus. Mais bon, l’honneur est sauf, j’ai parlé de Jeremiah il y a quelque temps.

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