Les Mystères de Tintin (1) : L’Etoile Mystérieuse

Je n’ai pas toujours lu des manga. Par contre, je suis né dans une famille d’amateurs de BD, je dirais même que du côté de ma mère, la tintinophilie est de rigueur. N’ayons pas peur des mots : j’ai appris à lire sur Tintin, et aujourd’hui encore, le sujet m’intéresse.

Il y aurait énormément à raconter sur le jeune (?) reporter Tintin et ses aventures, ce qui explique la numérotation du titre de ce billet. Commencée en 1929 dans les pages du Petit Vingtième, la série se termine en 1976 (du moins dans sa version dessinée) et compte 23 volumes achevés. Néanmoins, ce chiffre lui-même ne possède pas un grand sens, dans la mesure où plusieurs des volumes que nous connaissons de nos jours ont été modifiés au cours du temps.
Pour bien comprendre de quoi il est question, il me semble important de revenir sur deux points importants.

¤ Au fil des années, le dessin de Georges Rémi (alias Hergé) a beaucoup évolué, la couleur a fait son apparition dans ses ouvrages, le nombre de pages qu’il pouvait leur octroyer à diminuer. Cela l’a conduit à recréer certains albums plusieurs années après leur première publication. Si vous prenez les deux premiers volumes disponibles en magasin – Tintin au Pays des Soviets et Tintin au Congo – vous pouvez constater d’impressionnantes différences au niveau graphique, alors qu’à l’origine, le premier date de 1930 tandis que le second parait en 1931. La raison est simple : Hergé n’a pas retravaillé Tintin au Pays des Soviets, sorte de prototype de son œuvre que l’auteur ne souhaitait pas voir ré-éditer ; Tintin au Congo a, quant à lui, subit plusieurs modifications, pour le résultat que nous connaissons aujourd’hui.

¤ Hergé a beau se montrer visionnaire sur de nombreux points (il prévoit les chocs pétroliers dans Tintin au Pays de l’Or Noir dès la fin des années 30), il n’en reste pas moins profondément influencé par ses rencontres (comme celle avec un Chinois qui lui explique tout le bien qu’il pense des Japonais) et son époque. Prenez Tintin au Congo : actuellement nous le trouvons raciste, mais lorsque l’auteur le dessine au début des années 30, il ne fait que reprendre l’image de l’Afrique telle que présentée par les médias belges ; il ne faut pas oublier que le Congo, en 1931, était encore rattaché à la Belgique.
Ainsi, les Aventures de Tintin nous donnent un aperçu de l’époque à laquelle ils ont été écrits. Seulement, les temps changent, et l’époque décrite dans les albums finit par ne plus être conforme à la réalité sociale et politique. Parfois, cela pousse Hergé a changé certains détails de ses histoires lorsqu’ils les re-dessinent. Et parfois, cela provoque l’ire de l’éditeur anglais de Tintin, qui exige que soient pratiquées de nouvelles modifications.

Tout cela fait qu’il existe de nombreuses versions de certains albums des Aventures de Tintin. Et certains changements apportés au fil de ces versions sont bien connus des connaisseurs :
¤ Tintin au Congo : Un cours de géographie, donné par Tintin devant des petits Congolais et commençant par « notre grand pays la Belgique », est remplacé par un cours de mathématiques.
¤ Tintin en Amérique : Une femme noire qui bat son enfant est remplacée par une femme blanche dont le bébé pleure.
¤ Tintin au Pays de l’Or Noir : Des soldats anglais sont remplacés par des soldats palestiniens (Je ferai sans doute un article sur cet album).
Il s’agit seulement de quelques modifications parmi les plus récentes.

Si le scénario de L’Étoile Mystérieuse semble relativement simple (c’est pourtant le premier à introduire du fantastique et de la SF chez Tintin), une étude plus poussée de l’œuvre et de son contexte d’écriture la révèle sous un jour nouveau, et explique le grand nombre de retouches qui ont été nécessaire entre sa première publication dans un périodique, et l’album tel que nous pouvons le trouver dans le commerce.
Un petit peu d’histoire. En 1939, Hergé finit de dessiner Le Sceptre d’Ottokar, et s’attèle ensuite à son prochain album : Tintin au Pays de l’Or Noir. Non, ce n’est pas une erreur de ma part : c’est bien l’Or Noir qui vient après le Sceptre d’Ottokar ; sa publication commence dans le Petit Vingtième en Septembre 1939. Mais certains événements graves se précipitent en Europe, et en Mai 1940, la Belgique capitule face à l’Allemagne Nazi. Le Petit Vingtième ferme ses portes, et Hergé commence une nouvelle carrière dans Le Soir, un journal ouvertement collaborateur (ce qui vaudra des ennuis à l’auteur une fois son pays libéré).
Tintin au Pays de l’Or Noir s’interrompt brusquement, et Hergé entame une nouvelle histoire pour Le Soir : Le Crabe aux Pinces d’Or. Une fois cette aventure (qui voit la première apparition du capitaine Haddock) achevée, il commence à dessiner L’Étoile Mystérieuse.

L’Étoile Mystérieuse s’inscrit dans un contexte d’occupation allemande, de nazisme, et de lutte contre l’Angleterre et ses alliés. Cela va énormément se ressentir dans cet album, et cela se ressent encore dans des aspects qui n’ont pas été modifiés. Pourtant, Hergé avait décidé de s’affranchir de la moindre référence à l’actualité par peur de la censure, d’où le scénario plus axé fantastique/SF.
L’Etoile Mystérieuse raconte comment un morceau d’aérolithe tombe dans l’Océan Arctique, puis qu’une équipe européenne dirigée par le professeur Calys – dont font parti Tintin et Haddock – tente de le récupérer. Il faut regarder la composition de l’équipe en question (elle n’a pas varié au fil des éditions) pour saisir le contexte : Pedro Joãs Dos Santos (Portugal), Paul Cantonneau (Suisse), Otto Schulze (Allemagne), Porfirio Bolero y Calamares (Espagne), Erik Björkenskjöld (Suède), Hippolyte Calys (Belgique), Tintin (Belgique), Archibald Haddock (Belgique), et des membres d’équipage belges. En d’autres termes : un Allemand, des ressortissants de pays neutres, et des ressortissants de pays sous domination allemande, ceci – là encore – pour éviter de tomber sous le coup de la censure.

Dans leur aventure, ces hommes courageux devront affronter l’équipage du navire Peary. Tiens, un nom à consonance anglo-saxonne. Et oui : leurs adversaires sont des américains.
D’ailleurs, ils arborent le pavillon américain, la célèbre Bannière Étoilée. Ils sont aidés par le navire S.S. Kentucky Star, leur commandant s’appelle Douglas, et leur expédition est financée par des banquiers de New-York. Je pense que tout cela est assez clair.
Évidemment, cela ne passe pas du tout : la libération par les Américains obligera finalement Hergé à revoir sa copie, qui remplacera la Bannière Étoilée par un drapeau fantaisiste rouge et noir, et ne parlera plus de banquiers de New-York mais de banquiers du Sao-Rico, un pays imaginaire. Sauf qu’il ne change pas les noms anglo-saxons des navires et des personnages, et qu’il laisse en image de fond, lors d’une réunion des fameux banquiers, une vue sur d’immenses gratte-ciels qui ne peut que rappeler la Grosse Pomme.

Mais notre histoire ne s’arrête pas là. Le principal banquier, le conspirateur, celui qui a monté l’expédition du Peary dans un but purement lucratif (alors que les Européens ne voient que l’aspect scientifique), est un homme cupide, au nez long et tordu, et nommé Blumbenstein. Entre sa passion pour l’argent, son faciès, sa méchanceté, et son nom, ce sinistre individu est forcément un juif !
Hergé nous donne ici un exemple d’antisémitisme bien gras, bien caricatural, et qui lui voudra bien des ennuis après la guerre. Là encore, des modifications s’imposent, et Hergé s’exécute en rebaptisant son personnage Bohlwinkel. Un nom pas tellement moins israélite, si vous voulez mon avis.

Le dernier détail est un joyau qui n’existe hélas! que dans la toute première version de l’œuvre : lorsque Philippulus, le savant illuminé, prophétise la fin du monde, nous avons droit à une discussion légère entre deux passants :
– Tu as entendu, Isaac ? La fin du monde ! Si c’était vrai ?
– Hé ! Hé ! Ce serait une bonne bedide avaire, Salomon ! Che tois 50000 Frs à mes vournizeurs… Comme za che ne tefrais bas bayer.

Cela me parait suffisamment éloquent. Le visage des protagonistes vient augmenter encore la connotation antisémite.

La question qui agite les passionnés de Tintin est de savoir si Hergé était lui-même antisémite et anti-américain, ou s’il ne faisait que répondre au cahier des charges imposé par Le Soir, qui lui était effectivement antisémite et anti-américain.
Quoiqu’il en soit, la version actuelle de L’Étoile Mystérieuse a été suffisamment édulcorée pour que ces aspects ne se remarquent pas trop.
Après sa pré-publication dans Le Soir, un volume relié sort en 1942. Celui-ci est le premier imprimé par Casterman en quadrichromie ; il a été remanié par l’auteur, qui a amélioré le dessin par rapport à la version du Soir et modifié certains passages (le dialogue entre Isaac et Salomon disparait) sur demande de l’éditeur, qui souhaite voir passer les Aventures de Tintin en un format de 62 pages (contre une centaine jusqu’à lors). Hergé planche une nouvelle fois sur cet album quelques années plus tard, afin d’en améliorer la colorisation dont il n’est pas satisfait.
En 1954, l’album se voit ré-éditer sous sa forme définitive, avec les noms modifiés et le drapeau américain remplacé. Pour ma part, j’ai une édition de 1952.

Publicités
Cet article, publié dans Bande-Dessinée, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

10 commentaires pour Les Mystères de Tintin (1) : L’Etoile Mystérieuse

  1. Faust dit :

    J’étais aussi un fan de Tintin quand j’étais plus jeune. J’ai d’ailleurs tous les albums des Soviets au Picaros. Par contre, cela doit bien faire une douzaine d’année que je ne les ai plus touché.

    Même si j’avais déjà entendu parler de polémiques au sujet d’Hergé, j’ignorais les détails.
    Du coup, j’espère que tu fera d’autres articles sur Tintin.

    J'aime

  2. Trit' dit :

    Mon père est un tintinophile et m’a transmis le virus, en quelque sorte… Mais ma PASSION pour l’astronomie depuis ma plus tendre enfance (vers 6 ans) font que je préfère « Objectif Lune » et « On a marché sur la Lune » dans la collection.

    Pour en revenir à mon père, il possède une édition « ancienne » de « Tintin au pays de l’Or Noir » (avec les Anglais), et j’en avais acheté une version plus récente avec les Palestiniens car on avait égaré l’autre… avant de le retrouver ! Et en effet, on voit bien que cet album date de l’ère « pré-Haddock », puisque ce dernier, rajouté par la suite, est vite mis sur la touche quand on lit l’album pour ne réapparaître qu’à la fin.

    Superbe article qui permet de combler ses lacunes et de voir des œuvres qu’on croyait connaître sous un jour nouveau ! J’espère qu’il ne sera que le premier d’une longue série !

    J'aime

  3. Saperlipopette! Et moi qui pensait que Tintin était une oeuvre (TROP) bien pensante! Allez Milou, allons bouter le vil Rastapopoulos!

    Nan sérieusement, cette dernière case parle d’elle même. Quand à l’avis de l’intéressé sur tout ça, c’est une énigme pour des siècles, un peu comme les penchants de Lewis Caroll aujourd’hui ahah
    Merci pour cette petite minute culturelle 😉

    J'aime

  4. le gritche dit :

    J’ai tous les Tintins dans ma chambre mais je n’en ai jamais lu un seul… Mon père les lisait à ma soeur ainée et moi quand nous étions petits – avec un doublage délirant – mais j’étais trop con pour que ça me créé une vocation.

    Je me suis tapé le dessin animé des tonnes de fois mais là encore sans vraiment en profiter, mise à part pour objectif lune et le suivant que j’adorais.

    Merci pour ces articles.

    J'aime

  5. Chouette article, vraiment !

    Pas vraiment d’autres trucs à dire, mais ça méritait d’être souligné.

    J'aime

  6. Kaïl dit :

    Je savais que Tintin était plus qu’une simple bande dessinée, mais à part certaines anecdotes connues (Le cas Tintin Au Congo et sa leçon d’histoire par exemple.), je n’avais jamais entamé de recherches approfondies à ce sujet.
    Merci de combler mes lacunes, on sent que tu as baigné dans une ambiance « tintinophile ».

    J'aime

  7. QCTX dit :

    Ha Tintin, le héros le moins humain après Shinji.

    Non, mais c’est vrai, quoi : pas de copine, pas de vice, pas de PASSION si ce n’est le journalisme, un chien immortel, un homme qui ne se trompe jamais….
    Et des amis tellement pleins de défauts : alcoolique, colériques, stupides, imbus d’eux-mêmes, têtes en l’air et j’en passe. A croire que la part des choses n’a jamais été faite.
    Un « héros » qui m’a toujours déçu étant enfant et que j’ai fini par trouver de plus en plus supportable au fur et à mesure des années.

    J'aime

  8. HHH dit :

    FRanchement je suis une adepte au manga et je n’aime pas du tout la bd franco belges même les auteurs plus modernes! Pourtant comme tout le monde de ma generation j’ai lu tintin et asterix chez ma grand-mère qui avait une sacré collection au côté des martine ioi! Franchement tintin c’est pour les enfants une fois passé un certain âges l’interet y est limité histoire et personnages très stereostipés et simplistes mais bon vu son age on pardonne! Sinon m^me des bd plus adulte ne m’interresse pas deja le style graphique ne m’attire pas et puis franchement les bd franco belge manque cruellement de personnages humains qui ont des sentiments et des faiblesses chose qui est mi très nettement en avant les manga et qui donne une certaine intimité entre le lecteur et les personnages! les bd franco belges ont des personnages trop stereostipes des surhommes sans problèmes en plus c’est ultra mamicheen il y a le gentil parfait qui reussi tout et les gros mechant pas beaux autant regarder les series americaines alors fait sur le même concept à quelques exception près..; chose que casse complètement les manga ou les heros peuvent avoir un sale côté et ou les mechants ne sont juste mechants mais doivent faire des choses pas belles soit pas neccessite ou parceque ils ont un passé sombre et non pas parcequ il faut un mechant! defois il y a pas de heros ou de mechants mais juste des personnages qui nous racontent ne partie de leur vie c’est parfois tres intime et j’aime ça chez les japonais leurs rappochent plus humaines des histoires et des personnages! attention les manga ce n’est pas que dbz et naruto comme semble le croire les non initié!

    J'aime

    • OPA dit :

      Tintin peut être lu à tout âge, et plus d’un album s’imprime encore dans des faits actuels. Il fait partie de notre environnement culturel. Et contrairement aux mangas, nous pouvons le lire dans sa version originale…C’est d’ailleurs un excellent francais dont certains devraient s’inspirer avant d’exprimer des commentaires dans un salmigondi quasi incomprehensible…

      J'aime

  9. Legato dit :

    « chose que casse complètement les manga ou les heros peuvent avoir un sale côté et ou les mechants ne sont juste mechants mais doivent faire des choses pas belles soit pas neccessite ou parceque ils ont un passé sombre et non pas parcequ il faut un mechant! »

    Désolé, mon esprit vient de casser à son tour.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s