Cleopatra, Queen of Sex

Avouons-le : ce nom d’exploitation américain se voulait ouvertement provocateur pour attirer plus de monde, le titre d’origine étant juste « Cleopatra ». Mais aux USA, ce long-métrage ne pouvait pas compter sur ces véritables atouts pour accrocher le spectateur : un studio de légende, deux réalisateurs de génie, et un des projets les plus ambitieux de l’animation japonaise.

Ma devise va finir par se transformer en : « tout commence toujours par Osamu Tezuka ».
Le célèbre mangaka fonde son propre studio d’animation en 1961 : Mushi Production. Son tout premier anime, adapté du manga éponyme Tetsuwan Atom, va ouvrir la voie aux séries d’animation à la télévision nippone. A la fin des années 60, Mushi Production et Osamu Tezuka se lancent dans un projet hors-norme : ils décident de prouver que les animes peuvent aussi viser un public adulte. Le résultat : les Animerama, 3 films alliant érotisme et esthétisme poussé.

Senya Ichiya Monogatari (1969)
Cleopatra (1970)
Kanashimi no Belladonna (1973)

L’année dernière, j’avais déjà eu la chance de découvrir le dernier Animerama, Kanaishimi no Belladonna, un film absolument sublime. Et grâce à un groupe de passionnés, l’Animerama Archival Society, j’ai enfin pu en voir un autre : Cleopatra.

Vous savez quoi ? Ce film ne ressemble à rien de connu. Même si Kanashimi no Belladonna possédait un style onirique surréaliste, celui de Cleopatra surprend tout autant, mais d’une autre façon. J’en prends pour preuve le scénario.
Dans le futur, les Humains envoient trois agents à l’époque de la reine Cléopâtre pour tenter de percer les mystères du « Plan Cléopâtre » de leurs ennemis. Là, ils découvrent un Jules César bleu gonflé aux stéroïdes, qui fume des cigares et dispose d’un ninja parmi ses gardes du corps ; il prend le contrôle de l’Egypte, ce que ne peut accepter Cléopâtre, qui décide de se rapprocher de lui pour le séduire et le tuer. Sauf que comme elle est plutôt moche, elle doit recourir à la chirurgie esthétique.
Je m’arrête là, vous saisissez le concept. Ou pas.

Les films Animerama ont tous été réalisés par Eiichi Yamamoto, dont le parcours souligne parfaitement le souhait de Mushi Production de créer des œuvres plus adultes, puisqu’il avait auparavant été réalisateur sur Tetsuwan Atom (Astro Boy) et Jungle Taitei (Le Roi Léo), deux animes destinés avant tout au jeune public, et qui ne se distinguent pas trop niveau érotisme. Pour les deux premiers films, il a été secondé par le Maître en personne ; son absence sur Kanashimi no Belladonna explique peut-être son côté féérique plus poussé, mais il faudrait que je vois Senya Ichiya Monogatari pour m’en assurer. Quoi qu’il en soit, nous avons là deux grands professionnels, mais aussi deux grands visionnaires, deux artistes de talent comme l’atteste cet anime incroyable.

Car Cleopatra est un anime incroyable. Il arrive à combiner romantisme, érotisme, humour, et drame, le tout avec une animation très expérimentale, une réalisation qui s’essaye à tous les délires possibles et imaginables, une musique sublime, l’ensemble donnant lieu plus à une œuvre d’art qu’à un simple long-métrage d’animation tant son esthétisme est poussé et soigné. Là, je viens de vous résumer tout le film.

Mais je préfère vous détailler l’ensemble, et vous expliquez en quoi Cleopatra est génial et mérite que chacun y jette un coup d’œil.
Bon, je le précise pour la forme : le scénario s’éloigne légèrement de la véracité historique. Les auteurs n’en ont strictement rien à faire, et ne se privent pas de multiplier les anachronismes les plus fous, sans doute juste dans une volonté de pousser le délire à son paroxysme. Mais ne vous y trompez pas : ce film possède effectivement un scénario, et c’est bien lui (entre autre) qui tient le spectateur en haleine tout au long de ses 112 minutes. C’est peut-être pour cela que je l’ai préféré à Kanashimi no Belladonna, qui s’il va plus loin dans la surenchère visuelle peine parfois à maintenir l’attention de celui qui le regarde.

Ne vous y trompez pas non plus : malgré un titre américain bien aguicheur, ce film ne se limite pas au sexe. Il y en a, beaucoup, mais il ne s’agit que d’érotisme et jamais de pornographie, chaque scène d’enlacement se trouvant gratifiée d’une esthétique encore plus poussée, ce qui rendrait ces moments presque irréels. Le sexe lui-même n’est jamais gratuit : notre héroïne s’en sert avant tout comme d’une arme pour attirer ses proies et maintenir sa souveraineté dans son royaume, et ainsi pense-t-elle sa sécurité. Même si parfois, l’amour s’en mêle véritablement.
Si vous voulez du H, vous serez déçu : la plupart des personnages féminins ont beau se balader les seins à l’air, vous ne verrez rien au moment de l’acte. Mais soyez tout de même reconnaissants, puisque les Animerama ont ouvert la voie à l’acceptation des animes pour adultes, donc aux animes hentai.

Comme indiqué plus haut, ce film possède de nombreux aspects, et voit plus loin que son érotisme. Tezuka oblige, nous retrouvons dans Cleopatra un léger côté cartoon, et ainsi beaucoup d’humour, même parfois pendant les scènes de sexe. Cela n’a rien d’incompatible.
Le drame non plus n’est pas incompatible avec cet anime, puisque nous y suivons le calvaire d’une reine brisée, qui offre sa vertu contre la liberté de son peuple, prête aux sacrifices, aux rôles les plus ingrats, et au déshonneur. Cela nous emmène vers des scènes tragiques, magnifiées par quelques musiques exceptionnelles et parfaitement placées aux différents moments du film. Et là, cela devient tout simplement beau.

Reste à parler de l’animation, que j’ai qualifié tantôt d’expérimentale. Eiichi Yamamoto et Osamu Tezuka ont mené d’étranges expériences sur ce film ; ils se sont sans doute fait plaisir, et le résultat a de quoi surprendre.
La séquence d’introduction est formée d’un mélange de prises de vues réelles et d’animation ; les personnages apparaissent alors comme de véritables acteurs, par dessus lesquels ont été redessinés visages et contours. Il faut quelques secondes pour comprendre comment ils ont pu obtenir un résultat aussi visuellement étrange.

La suite revient à une animation plus classique, mais non moins ébouriffante. Choix de couleurs détonnant, stylisation à l’extrême de certaines séquences : quand les réalisateurs décident de se lâcher sur un passage, ils y vont à fond. Le retour de César à Rome prend ainsi la forme d’un hommage appuyé à Degas, à Delacroix, ou encore à Picasso. Nous retrouvons ce même César un peu plus tard dans une représentation de théâtre kabuki. Pourtant, cela ne donne jamais l’impression de se transformer en n’importe quoi, ou en simple délire pour le délire, car d’un point de vue purement visuel, le résultat est toujours réussi, et bien entendu toujours stupéfiant. Littéralement. Nous obtenons ici la preuve que chez Mushi Production, le LSD était de rigueur.

Cleopatra est le meilleur anime que j’ai eu l’occasion de voir depuis le début de l’année. Ni plus, ni moins.
Son style ne saurait être résumé avec des mots tant il explose tous les standards connus à notre époque. C’est somptueux, c’est hallucinant, c’est génial.

Cet article, publié dans Animes, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

10 commentaires pour Cleopatra, Queen of Sex

  1. Amrith dit :

    Je plussoie au sujet des qualités sus-décrites du film. Ce n’est qu’un des nombreux trésors d’inventivité que nous lègue Osamu Tezuka.

    Petite correction toutefois : Mushi Production a été fondé en 1961. Sa naissance succède à la première expérience d’Osamu Tezuka dans le domaine de l’animation, lorsqu’il participa au film « Saiyuki », librement adapté de son manga « Son-Goku » par la Toei en 1960. Une fois le produit achevé, il proposa aux animateurs mécontents du studio de le suivre pour créer Mushi. Le premier à dire oui et à rejoindre le Maître fut un certain Rin Taro. Il allait être imité plus tard par Osamu Dezaki, Yoshiyuki Tomino, Yoshiaki Kawajiri…

    J’aime

  2. Deuz dit :

    Et voilà ! Les Animerama : encore un truc que je dois absolument voir ! Vous ne me laisserez donc jamais respirer bande de blogueurs fous ? Vous voulez tous que je rate mon année, c’est ça ? Merci pour cette découverte ^^

    J’aime

  3. gemini dit :

    Amrith >> Merci pour les précisions. J’avais écrit cette date sans vérifier, puisqu’il me semblait bien que leur premier anime datait de 1963 ^^’

    Deuz >> Ha ha, tu as mis à jour mon plan de conquête du monde : détourner les gens de leurs études/boulots grâce à l’animation japonaise ! Bad is good !

    J’aime

  4. Naouak dit :

    @Gemini pfff, tu ne fais que reprendre ce que fais déjà la NHK, petit joueur, tu ne conquerras pas le monde ! Je le ferai avant toi :p

    J’aime

  5. Corti dit :

    Concernant les anachronismes, j’aurai tendance à dire que c’est presque une marque de fabrique de Tezuka, donc bon… Pas surprenant qu’il y en ait.

    J’aime

  6. Ialda dit :

    Allez, plus que le billet sur Senya Ichiya Monogatari maintenant 😉

    J’aime

  7. gemini dit :

    Ialda >> Tu me le trouves en vosta, et je te fais ça 😛

    J’aime

  8. Icingsugar dit :

    Justement, j’avais trouvé ce film, mais je ne savais pas si je devais m’y pencher, pensant qu’il y aurait trop de sexe et que ça irait dans le hentai directement (vu le titre racoleur).
    Ton article m’a beaucoup donné envie de le voir, d’autant plus que j’ai déjà été agréablement surprise par Kanashimi non Belladona. 🙂

    J’aime

  9. EcureuilMatrix dit :

    «Japonais venus de loin pour m’accabler de haine…»

    …Désolé, pas pu m’en empêcher.

    ~C’est le lion de Cléopâtre, c’est le roi des animaux~

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.