Lost World : aux origines du manga moderne

Histoire de revenir pour un court moment aux fondamentaux, je vous propose de parler de Lost World, un manga de Osamu Tezuka paru en 1948.
Et rien qu’en disant cela, je viens de perdre la moitié des lecteurs…

Le professeur Shikishima découvre 7 pierres faites d’une matière inconnue, provenant de l’étoile Mamango qui frôlera bientôt la Terre. Capables de déployer une énergie presque sans limite, elles doivent permettre au professeur de fournir suffisamment de carburant pour atteindre Mamango à bord d’une fusée. Mais un groupe de sinistres individus cherche à mettre la main sur ces pierres mystérieuses.

Beaucoup de choses ont déjà été dites sur Osamu Tezuka, mais pour bien appréhender Lost World, il convient de revenir quelques instants sur le début de sa carrière.
Après la seconde guerre mondiale, Osamu Tezuka devient mangaka en parallèle de ses études de médecine, qu’il achèvera en 1955. Son premier manga, Shin Takarajima (La Nouvelle Ile au Trésor) pose les bases de son style, et il connaitra de nouveau le succès en 1948 avec Lost World, premier volet de ce qui est parfois considéré comme la trilogie SF du maître (alors qu’il a écrit de nombreux autres titres sur le sujet), qui comprendra plus tard Metropolis (1949) et Next World (1951).

Dans Lost World, la première surprise vient du style graphique. L’auteur, c’est connu, possède de nombreuses passions, parmi lesquelles le cinéma et les dessins-animés américains, en particulier les cartoons. Et c’est ce qui va lui servir de base pour créer un genre de manga nouveau, empruntant le rythme du cinéma.
Quant à l’aspect cartoon, s’il ne saute pas aux yeux dans les œuvres plus tardives du maître, il s’agit ici d’une évidence : absence de trames – remplacées par une colorisation proche des vieux cartoons en noir et blanc -, mimiques, design des personnages, tout ici rappelle les premières heures de Walt Disney, et les héros classiques comme Betty Boop. A tel point que voir surgir Donald ou Popeye ne surprendrait même pas… Ce qui ne manque pas puisque Donald et Popeye font effectivement de discrètes apparitions.
Evidemment, même si nous retrouvons déjà des personnalités récurrentes chez Osamu Tezuka – Acetylene Lamp et Hige Oyaji -, cela ne ressemble en rien à l’image que nous pouvons nous faire du manga à l’heure actuelle. J’irais plus loin en prétendant que même en connaissant, de près ou de loin, le travail du Dieu du Manga, il y a de quoi être surpris par le style graphique, les expressions, et le découpage de Lost World.

Le scénario arrive lui-aussi à étonner. Dans un sens, nous en sommes presque au balbutiement de la SF, du moins dans le manga. Il s’agit d’un terrain nouveau que Tezuka n’a pas encore pris soin de parcourir – en même temps, il débute -, donc les possibilités sont encore infinies, et l’auteur a soif d’expériences. Donc il va faire des mélanges.
S’inspirant du roman éponyme de Sir Arthur Conan Doyle, il va à son tour proposer à ses lecteurs un monde étrange peuplé de dinosaures. Comme il se contente de reprendre une idée déjà utilisée, il va en profiter pour ajouter d’autres concepts et fabriquer une œuvre nouvelle : il sera ainsi question, dans Lost World, de voyage spatiale comme chez Jules Verne, mais aussi de recherches biologiques extrêmement poussées, pour donner un peu d’originalité à l’ensemble. Ces recherches, si elles semblent décalées par rapport au reste du scénario, vont en réalité permettre au mangaka de renforcer l’aspect cartoon en mettant en scène des animaux humanisés, tout en leur donnant une caution scientifique absente dans les court-métrages de Disney et de la Warner.

Même si, dans un sens, il manque d’originalité en reprenant quelques poncifs du genre, Osamu Tezuka arrive à donner vie à une œuvre inédite, quoique parfois hésitante et brouillonne. C’est surtout sur la fin que certaines des idées remaniées par ses soins vont donner lieu à de véritables innovations, pour un résultat intéressant et étonnant.
Ce qui change radicalement par rapport aux cartoons dont il s’inspire, et malgré un dessin très simplifié, c’est que Lost World se transforme au fil des pages en un manga violent et même cruel. Il débute sur un meurtre, pour se finir dans le sang et le drame ; l’auteur n’hésite pas à faire des coupes dans son casting, et c’est peut-être en cela qu’il innove véritablement et se démarque de ses sources d’inspiration.

En parlant d’inspiration, j’ai retrouvé dans Lost World de nombreuses idées qui seront reprises par la suite, et cela montre peut-être en quoi ce manga possède une importance historique : il a énormément influencé ses successeurs.
Le point que je trouve le plus intéressant reste sans doute celui des femmes plantes, créées par un des scientifiques de la série. Pour moi, il ne fait aucun doute qu’elles ont servi de base aux plus célèbres des femmes végétales du manga et de l’animation japonaise : les Mazones (les Sylvidres dans la VF). En effet, Leiji Matsumoto, le papa d’Albator, est connu pour être à la fois un expert sur la Seconde Guerre Mondiale, un passionné d’armes, le président du club japonais d’astronomie amateur, et le détenteur de la plus fabuleuse collection de manga de Osamu Tezuka, à tel point que le Maître lui-même venait parfois jeter un coup d’œil à des œuvres dont il avait perdu originaux et publications. Ici, la filiation entre les deux, qui n’ont jamais été maître et disciple même si Matsumoto jouait parfois les assistants pour Tezuka, ne fait aucun doute.

Du fait d’une SF hasardeuse et d’un dessin qui en rebutera plus d’un, Lost World ne plaira sans doute qu’aux curieux, aux lecteurs occasionnels de manga, aux archéologues du genre, et aux adeptes de Osamu Tezuka. Sans être son œuvre la plus fabuleuse, elle reste historiquement une des plus marquantes, et parfois un passionnant bijou malgré un début poussif.
Un manga qui, en France, ne restera sans doute pas dans les annales.

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2 commentaires pour Lost World : aux origines du manga moderne

  1. Deuz dit :

    Il faut que je lise ce Lost World ! Merci pour la présentation ^^

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  2. 2xS dit :

    Pas dans les annales c’est évident… J’ai acheté Lost World et les deux volumes de Next World pour 8 euros en tout à la Japan Expo, je ne les avais jamais vu en magasin et ne savait même pas qu’ils étaient sorti.

    Concernant Next World par rapport à Lost World, le côté brouillon est toujours assez présent. On a l’impression parfois que le scénario est confus et que l’auteur ne sait plus trop dans quelle direction aller, mais l’ensemble est cohérent au final ^^

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